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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 17:31

Pablo Neruda dans l'intimité

Miguel Angel Asturias

Fixer les limites d'un continent n'est pas chose facile, et Pablo Neruda était cela, notre continent, et notre contenu. Pablo ne se servait pas de l'Amérique, il était au service de l'Amérique. Et cela lui donne la stature d'un petit grand géant. Petit, parce que pour nous qui vivions dans son intimité, il avait tout d'un enfant. Et grand géant, parce que dans son indignation de poète citoyen, il s'élevait sur des cimes où la tempête de ses admonestations créait des tempêtes.

Il n'était pas d'accès facile pour ceux qu'il n'aimait pas, et dans cet aimer ou ne pas aimer de Neruda, il y avait une grande part d'instinct mais en revanche, il n'y a jamais eu d'ami plus ami et plus désintéressé avec ses amis. Nous avons vécu côte à côte si souvent, tant d'années, aux heures faciles et aux heures difficiles. Sa maison n'a jamais eu de portes, elle est toujours restée ouverte. Cette maison, je m’en souviens, bruissante des feuillages proches, barbacane vers les neiges de la Cordillère voisine, avec des points de rencontre en différents lieux du jardin, où les visiteurs formaient des groupes, tandis que Pablo allait de groupe en groupe, veillant à ce que ne manquât pas le vin rouge, ce vin cher aux chiliens, non plus que les petits pâtés, les « empanaditas », ou les petits piments verts qui emportaient la bouche.

Cette maison de Santiago du Chili, je continue à m'en souvenir, tellement silencieuse et en même temps bourdonnante de la rumeur des arbres, des conversations, des chants d'oiseaux, du bavardage des perroquets et des guacamayas, ces pape- gais bleus du Brésil, du croassement des grenouilles, cette maison cachait, gardait des lieux où les livres, les précieux tomes dorés sur tranche, ou les vieux incunables, ou les parchemins froissés, s'allongeaient en bibliothèques interminables, alternant avec des tableaux et gravures de peintres célèbres, avec le bruit de l'océan qui résonnait dans ces petites boites à musique qui ont nom conques marines, car à peine les porte-t-on à son oreille qu'on entend battre les vagues, avec des pierres dures aux couleurs fulgurantes, des oiseaux naturalisés, des poissons japonais dans des boules de cristal et d'étranges verreries, avec surtout ces fameuses grosses bouteilles contenant un vaisseau, que lui-même, au cours de ses voyages de par le monde, avait l'une après l'autre découvertes avec ses yeux d'Admirant (et non d'Amiral), bien qu'aussi d'Amiral des mers du sud, ces mers qui le passionnaient.

Rien n'était définitif, et tout était définitif. Le jardin pouvait changer, si le poète préférait voir les roses plus loin et sentir de plus près l'odeur du potager, comme sa poésie a changé lorsqu'il a abandonné les thèmes profonds pour commencer à nommer les choses simples, les plantes les plus humbles, les animaux les plus simples, les objets de chaque jour. Tout ce qui réjouit et ne laisse aucune amertume. La poésie élémentaire des « Odes Elémentaires ». Un inventaire de la flore et de la faune de notre Amérique. Mais le miracle. Le miracle de porter toutes ces matières, ces humbles matériaux presque inexistants, aux yeux de l’homme moderne qui ne voit plus ni n'entend plus ce qui l'entoure dans la nature, attentif qu'il est aux hautes mathématiques et aux machines, le miracle poétique de porter ces choses de l'entourage dans les pages de ses livres, ou bien telles des fruits, frais, à peine coupés, ou bien telles des substances à peine découvertes sous la terre, sous l'eau, dans l'air, dans la lumière, dans l'ombre, dans la pénombre.

Les livres de Neruda, de cette période élémentaire, sont des herbiers. Que dis-je, des herbiers? Sottise ! Non, ce sont au contraire des jardins d'hiver lumineux, où les plantes nommées, de la rose au myosotis, sont vivantes et parfument. Poète facteur d'un inventaire de tout ce qui malheureusement est en voie de disparaître de la terre. Certains — ils sont rares — tournent les yeux vers lui sans voir cet homme simple armé d'une plume-sécateur de jardinier, d'un filet de pêcheur ou de chasseur de papillons, toutes personnalités qui en vérité étaient siennes, pour ne s'arrêter qu'au personnage politique, à sa poésie de citoyen et de lutteur, à ses cris douloureux de prophète devant les horreurs du monde.

Et c'est qu'en vérité, en une époque de tant de conflits et d'injustice sur la terre, son vers se lève en tempête sacrée, dénonçant, protestant, portant témoignage des atrocités commises sur les peuples soumis à la faim, à la guerre, aux génocides. Et c'est alors - qu'il en appelle à grands cris à la « révolution idolâtrée », et qu'il crie, et qu'il C. R. I. I. I. E. « J'ai le devoir de vivre, de mourir et de vivre... » Et il n'est pas mort de mort naturelle, il est mort de mort nationale. Lorsqu'est mort le Chili est mort Neruda. Le Chili est mort, il est mort, répétons-le, mais non pas ce Chili de la majesté civile, de l'armée incorruptible, apolitique, respectueuse des institutions, ce Chili qui aurait pu nous amener, sur les ailes de la démocratie, à la socialisation de la richesse, maintenant aux mains de quelques-uns et surtout des compagnies étrangères.

La vie est un adieu, m'expliquait-il. Nous allons disant adieu à tout et à tous. Ah, si nous pouvions rassembler, ensuite, tous ces adieux en un collier. Et ceci, à l'occasion de certains moments de paix, où nous recensions nos camarades très chers morts, poètes, écrivains, artistes, lutteurs. Une préparation à la mort, convenions-nous, que de se souvenir et de parler de tous ceux qui nous ont laissés et dont nous conservons en secret les caractéristiques : leur rire — le rire est divin, c'est la seule chose que l'homme ait de divin, — leur regard, leurs gestes, leurs affections, leurs excentricités, leurs expressions, leurs plaisanteries, leurs surnoms...

Nous qui naissons voyageurs, comme la fumée — c'est une réflexion qu'il faisait parfois, quand nous étions assis devant une cheminée où flambait un bois odorant — n'avons d'autre destin qu'avancer, bien que lui comme nous tous, les « voyageurs », nous rêvions de plonger des racines quelque part, de nous sentir arbres, de faire de l'ombre.

Et il avait sa façon à lui de montrer son désaccord avec l'européisation de nos lettres hispano-américaines « Jusqu'à quand Verlaine va pleuvoir/sur nous ? Jusqu'à quand/le parapluie de Baudelaire/ nous accompagnera en plein soleil ?... »

Est-il meilleure image de cette européisation de nos lettres — qui malheureusement ne cesse pas — que cette inclination de nos poètes à ouvrir le parapluie baudelairien pour se protéger du soleil d'Amérique ?

Il faudra procéder à une relecture de toute l'œuvre de Pablo Neruda pour mieux le situer, pour qu'on ne le réduise pas, en bien ou en mal, à un agitateur de masse, à un furieux politicien de gauche. Oui, oui, il faudra à nouveau évaluer cet éclair d'hiers, qui se refuse à l'hier, à ce XIXème siècle qui, en fin de XXème siècle, n'en finit pas de nous tenir tellement enchaînés, tellement soumis que nous pleurons avec Mozart (maintenant, au milieu des poulies qui s'entrechoquent, la musique est bruit), que nous nous perdons dans les ténèbres feuilletonesques (c'est ce que dit Neruda) de Dostoievski, et que nous acceptons, parce que nous sommes seuls, la compagnie de Rimbaud et de Whitman.

Et pourquoi sommes-nous seuls ? Pourquoi avons-nous renoncé à ce qui est nôtre pour imiter ce qui est étranger ?

Parce que nous semblons avoir honte de notre monde, et que nous essayons de le remplacer, à travers poèmes et romans, par quelque chose de semblable au monde européen des épigones de la Grèce, de Rome, de Descartes et quelques autres.

Pablo Neruda, intentionnellement, brise tous les moules de la poésie et la transforme presque parfois en prose. Prosifier, pour qu'elle ne chante pas la cantilène espagnole, car si de l'Espagne nous acceptons le bourdon de la langue, nous n'acceptons pas la langue superficielle galvaudée par l'usage qu'on en fait caféducommercement.

L'œuvre qu'il nous laisse est immense. Toutes les choses de la terre, de la mer et du ciel, en des pages et des pages de livres qui continueront à chanter la guerre « il n'est pas de fumée plus âcre que la fumée inutile de la guerre ». Et qui continueront à chanter le Chili, son pays natal, avec tout l'amour d'un amoureux qui pressentait le drame. Ecoutons-le :

« Aïe, la pauvre patrie a fripé

ses vieilles paupières de neige

et s'est assise pour pleurer... »

« Couleur d'orange et de neige

avait ma patrie dans les atlas,

et sur ses cheveux ruisselait une cascade de cerises.

Aussi fait-il peine de la voir sur une chaise brisée

parmi les pelures de patate et les meubles disjoints.

Aux portes en ruine du port

on entend le lamento lancinant

d'un remorqueur moribond.

Et le plomb de la nuit s'écrase,

comme un sac noir de haillons

sur les genoux de la patrie. »

C'est Horace qui, si je m'en souviens bien, parle dans l'une de ses odes immortelles des obsèques du poète, qui se font sans son corps, parce que le poète en réalité ne meurt pas. Pablo Neruda est toujours vivant, et même de plus en plus vivant, dans la douleur du Chili, dans la souffrance de l'Amérique, en chaque homme qui se rebelle, en chaque enfant qui meurt faute d'aliments, dans les millions de gens sans toit dans nos pays opulents. Vivant, dans le poing levé des ouvriers, dans les livres des étudiants, et dans le cœur de nous tous qui nous opposons à la barbarie militaire organisée depuis la nouvelle métropole.

 

Paris, octobre 1973. (Traduit de l'espagnol) la nouvelle critique

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