Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 10:36

                                        MVM-brochure.jpg

 Dans cette brochure ci-dessus, que je peux envoyer gratuitement à qui m’en fait la demande, je m’étais mis dans la peau d’un autre pour écrire une intervention présentée à La Librairie Deloche voici quelques années. Je viens de la reprendre comme si je ne l’avais jamais écrite et je découvre à la fin, ce texte qui est le deuxième d’une « biographie » littéraire de l’auteur, jamais traduite en France : El escriba sentado. Ce texte est le deuxième du livre où Sartre est cité dans 19 pages, un recors (il renvoie à un autre de ce blog). Rien ne dit qu’il ait été publié quelque part en 1978.

Dans son schématisme il est le squelette de ma façon de penser le monde. JPD

 Mai 68 : Dix ans après ce mai fleuri

 A l'Odéon, les étudiants du mai révolutionnaire citaient des idoles intellectuelles d'apparition récente : Marcuse leur octroyait un rôle inespéré d'avant-garde révolutionnaire ; Che Guevara récupérait le prestige des faits de conscience qui place la volonté révolutionnaire au-dessus du calcul des probabilités et de la corrélation des forces ; Franz Fanon apportait la dimension mondiale d'un système de domination capitaliste et offrait un horizon stimulant de révolution mondiale, impulsée par les pays colonisés contre les centres de l'Empire. Il y avait un règlement de comptes implicite avec les auteurs bibliques. Peu de références directes à Marx, Engels et Lénine. L'unique classique admis était Mao et encore réduit à sa condition de dispensateur de catéchisme avec le petit livre rouge. L'explosion du marxisme vulgarisé fut mise en scène et les mêmes hérésies se produisirent que celles surgies au sein du christianisme, quand la Bible cessa d'être un texte sacré soumis aux seules interprétations des hommes d'église. Des milliers, des millions d'étudiants du monde entier avaient accédé à leur quatre sous de marxisme qu'ils risquaient sur la table de jeu. Quand ils avaient perdu leur mise, ils la remplaçaient par l'imagination.

Sartre n'était pas cité. Sa condition de grand- père n'était pas claire pour de tels petits-fils en instance de tuer le père. Sartre n'était-il pas le responsable de l'impasse paralysante qui avait conduit à la Cinquième République et à la sensation d'impuissance et d'échec de l'intelligentsia établie ? Sartre n'appartenait-il pas à cette "intelligentsia établie" qui, avec ses critiques, enlevait toute épine au système en lui laissant une peau sans aucun besoin de chirurgie esthétique ? Sartre se lança sur les barricades par nécessité, mais quel vampire faustien démontrera que cette nécessité était celle d'un besoin de sang jeune, et une perpétuelle disponibilité à assumer l'obstination des faits, face à l'installation honteuse d'idées prometteuses de réalités perpétuellement différées. La manière de Sartre d'aller vers les barricades, comme celle de Monod ou d'autres membres de la caste intellectuelle, montrait un désir de récupération du discours des faits, mais aussi une violente volonté de récupérer leur propre jeunesse. Sartre confessera dix ans plus tard :

« Le fait d'avoir perdu l'utilisation réelle de la vue, de ne pouvoir marcher plus d'un kilomètre, c'est la vieillesse. Il y a effectivement des maux qui n'existent pas, avec lesquels on peut vivre, car ils viennent quand on est au bout du chemin A présent, telle est la vérité. D'un autre côté, cependant, je ne pense pas trop à ces maux. Je me vois, je me sens, je travaille comme quelqu'un qui a quarante cinq, cinquante ans. Je n'ai pas le sentiment de la vieillesse. Mais, à 70 ans, je sais, je suis un homme vieux. Je n'aime pas les hommes de mon âge. Tous les gens que je connais sont nettement plus jeunes que moi. Avec eux, je m'entends mieux ils ont les mêmes nécessités, les mêmes ignorances, les mêmes savoirs que moi. Les gens âgés ... oh, ils sont de la merde ! »

Peu de textes résument mieux, ce que Sartre allait chercher sur les barricades étudiantes du mai français, ou dans la ferveur hypercritique de ceux qui se réunissaient à l'Odéon, où il ne manquait pas de hurleurs, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte du fait que Sartre était un père ni frustré ni frustrant, sinon un grand-père qui demandait pardon pour avoir été père et qui, de plus, était prêt à tuer son fils pour pouvoir communiquer avec ses petits-fils.

Et même s'il cherchait des prétextes idéologiques pour justifier son " mayisme ", on remarqua toujours qu'il fuyait la rhétorique, pas parce qu'il n'était pas un rhéteur comme tout intellectuel professionnalisé, mais parce qu'il ne voulait pas mourir en réduisant son être hors de son œuvre, à la condition de pétales secs cachés entre les pages de ses propres livres.

Il présenta le mai français en disant : « Pour moi ce fut le premier mouvement social d'envergure qui n'ait jamais été réalisé momentanément, quelque chose qui ressemble à la liberté et qui, à partir de là, a tenté de concevoir ce qu'était la liberté en acte ».

C'est impressionnant de constater qu'un homme aussi lucide que Sartre ait pu tomber dans cette " maximalisation " de l'acte d'être libre, dans ce contexte de révolution éminemment mise en scène avec tout autour les tanks du Général Massu en première ligne, et la connexion avec la classe ouvrière aux niveaux de conscience historique à ses yeux indiscutablement corrompus.

Le Sartre qui fait cette analyse a cessé de croire en l'Histoire comme science et est entré dans un passionnant et inutile effort mettant face à face sa conscience et la réalité.

Sa hâte de vieux passionné et intelligent s'affronte à la parcimonie de l'histoire qui ne tient pas compte du fait que Sartre va mourir sans voir la résolution du dilemme entre socialisme et barbarie.

Sartre a choisi un chemin entre socialisme et barbarie tendant vers un socialisme libertaire mis en scène par les groupes, quelque peu théâtraux, du mai français.

A partir de là, Sartre a assumé son rôle de grand-père du socialisme libertaire. Et quand la majorité de ses petit-fils recommença à mettre la cravate, y compris la cravate de la social- démocratie gestionnaire, ou à mettre la djellaba, réduisant le problème du monde au salut des âmes, quand elle ne reprenait pas le simple rôle dirigeant de reproducteur du système en maître de la force de frappe post-gaulliste, Sartre s'auto-déclara arrière-grand-père, pas parce qu'il mythifiait la jeunesse et la vie, mais parce qu'il sentait la panique l'envahir face à sa propre mort, une mort que lui imposaient les autres, cette mort que les autres t'imposent toujours en t'offrant le miroir de leur vieillesse pour que tu contemples la tienne.

Je suis conscient de faire une lecture réductrice du pourquoi Sartre assuma le mai français. C'est vrai, apparemment, la révolte donnait aussi raison à ses critiques contre l'artériosclérose de la gauche établie. La révolte révélait la fatale contradiction entre le contenant et le contenu qui affectait le parti communiste français lui-même, dont l'orientation le poussait vers un assaut du Palais d'Hiver, et qui était exclusivement organisé pour faire pression politiquement avec ses 20% d'électeurs, aujourd'hui réduits de moitié.

Dans son discours aux étudiants de la Sorbonne, en ce 20 mai situé entre le retour de Roumanie du général de Gaulle et la généralisation des grèves qui traduisaient un spontanéisme ouvrier débordant les contrôles des partis et des syndicats, Sartre réglait ses comptes avec la gauche artériosclérosique qui passait ses journées à lire Lénine afin d'y découvrir ce qu'aurait fait Lénine dans une telle situation. Vladimir avait laissé une loi écrite terrible, une loi de plomb qui pesait sur le spontanéisme révolutionnaire comme pèsent les dalles de l'évidence. Il ne suffit pas — dit plus ou moins cette loi que je me permets de citer de mémoire car je ne crois ni dans les bibles ni dans les saints pères de l'Eglise — que la classe ouvrière soit disposée à faire la révolution, encore faut-il que les circonstances de crise globale de l'adversaire le permettent.

L'adversaire s'est senti déconcerté, pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce qu'il voit, comment de Gaulle, la police, le général Massu, les partis de gauche et les centrales syndicales offraient la possibilité de changer cet essai de révolution, en une crise politique, certes grave, mais ni plus ni moins qu'une crise politique. Quand Mitterrand, le 28 mai, s'auto-désigne comme président de la république avec Mendès-France comme premier ministre, il offre une porte de sortie "logique" à la crise de la Cinquième république, et non une perspective révolutionnaire à la crise du capitalisme. L'adversaire avait pu se sentir déconcerté, y compris alarmé, mais à aucun moment il ne s'est senti désarmé, et preuve de cela, quelques éditeurs avisés se préparaient déjà à publier des œuvres sur ce qui était arrivé, conscients du fait qu'on ne parlerait pas d'autre chose pendant longtemps, et que l'engagement de Sartre et des autres avait été une inestimable contribution à cette œuvre, en tant que guest star de la pose. Hobsbawm, dans un article très lucide, publié un an après, le 22 mai 1969, dans le New York Review, écrivait : « Mai 68 a révélé, non que les révolutions peuvent réussir dans le monde occidental d'aujourd'hui, mais qu'elles peuvent éclater ». Et c'est ce dont Sartre avait besoin. Ni plus. Ni moins.

Vazquez Montalban

Partager cet article

Repost 0
Published by éditions la brochure - dans vazquez montalban
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • : Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres
  • Contact

Activités de La Brochure

 

La pub sur ce blog n'est bien sûr en aucun cas de mon fait. Le seul bénéficiare financier est l'hébergeur. En conséquence ce blog va servir exclusivement aux productions de La Brochure. Pour les autres infos se reporter sur un autre blog :

 VIE DE LA BROCHURE

 

BON DE COMMANDE EXPRESS en cliquant ICI      

___________________________________________________________

 Les Editions La Brochure publient des livres, des rééditions, des présentations de livres. Ils peuvent être commandés à notre adresse ou demandés dans toutes les librairies (voir liste avec lesquelles nous avons travaillé  ici      ) :

Editions La Brochure, 124 route de Lavit, 82210 ANGEVILLE

Téléphone : 05 63 95 95 30

Adresse mèl :                          editions.labrochure@nordnet.fr

Catalogue de nos éditions :                                       catalogue

Catalogue 2011 :                                                                   ici

Présentation des livres :                                          livres édités

Bon de commande :                                             bon de commande

Nos livres sont disponibles chez tous les libraires

indépendants en dépôt ou sur commande

 

Nouveau blog RENAUD JEAN et LIVRES GRATUITS

Vous pouvez nous demander de recevoir la lettre trimestrielle que nous publions et nous aider avec les 10 euros de la cotisation à notre association. Merci de nous écrire pour toute information. Les Editions La Brochure.      

Articles sur la LGV: seulement sur cet autre blog:

Alternative LGV 82     

 

 

Nouveautés de 2013

 Elections municipales à Montauban (1904-2008) ICI :

Moissac 1935, Cayla assassiné : ICI

Tant de sang ouvrier dans le nitrate chilien ICI  

Révolution/contre-révolution le cas du 10 mai 1790 à Montauban ICI

 ADÍOS GUERRILLERO  ici

J’ai vu mourir sa LGV ici

Derniers titres :

Portraits de 101 femmes pour 20 euros. ici

Karl Marx, sur Bolivar ici

Ducoudray-Holstein Histoire de Bolivar ici

Jean-Pierre Frutos, Refondation de l’école ici

Jean Jaurès : Articles de 1906 dans La Dépêche et dans l’Humanité ici

Recherche