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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 15:01

Un article un peu long mais si juste... même sur Libération. JPD 

Sepulveda. Tous les chemins mènent à l'homme.

LANÇON PHILIPPE 31 MAI 2001

Le Chilien Luis Sepúlveda a usé ses souliers sur tous les continents mais pas ses espoirs. Dans «les Roses d'Atacama», il conte la vie de quelques militants obscurs dont la planète est le jardin. Rencontre dans les Asturies avec l'auteur du «Vieux qui lisait des romans d'amour», révélé en 1992 au festival «Etonnants voyageurs». Il sera de la douzième édition de Saint-Malo.

Gijon, envoyé spécial

Un écrivain à succès a le privilège de pouvoir faire à peu près ce qu'il veut. Un écrivain d'aventures a le talent de ne pas avoir vécu toutes celles qu'il s'attribue. A 51 ans, Sepúlveda est les deux. Il voyage encore beaucoup. Il vit là où il se sent bien, à Gijon dans les Asturies. Il mange des fèves et du chorizo cuit, boit du cidre, blague volontiers et plante des arbres. Il écrit quand il en a envie, milite pour l'environnement et contre la démocratie sans mémoire du Chili. Là-bas, ce combat est mal vu: certains journaux et des écrivains l'accusent d'être en partie mythomane quand il évoque son passé de militant de gauche révolutionnaire, ses années de prison sous Pinochet, ses multiples vagabondages. Ce genre de rumeurs viennent du pays natal et parfument toujours les exilés quand ils deviennent célèbres. Celle-ci est née au moment précis où Sepúlveda s'en est pris à la lâcheté des gouvernants et de certains intellectuels chiliens quand Pinochet fut arrêté : il fallait détruire la légitimité du gêneur. Il est possible que l'écrivain-voyageur ait arrangé son parcours, qu'il l'ait semé d'inventions : un biographe anglo-saxon finira, comme toujours, par visiter sa tombe. Mais tout écrivain fabrique son personnage comme il imagine les autres : avec des mots, des récits, des idées. Et, avec le temps, ce personnage de phrases devient plus vrai que vrai : il impose sa vérité. Luis Sepúlveda a creusé le sien dans la nostalgie active de Jules Verne, de Stevenson, d'Hemingway, et en s'aventurant du côté des perdants.

Savoir perdre est un savoir vivre. Savoir vivre est une aventure. Encore faut-il savoir l'écrire. Le Chilien naturalisé allemand a attendu l'âge de 40 ans pour le faire. Dans son bon roman policier, Un nom de torero, l'ex-révolutionnaire Juan Belmonte, devenu privé malgré lui pour une grosse compagnie d'assurances, le résume ainsi : «Perdre est une question de méthode.» Révolutionnaires défaits, militants oubliés, altruistes silencieux, Luis Sepúlveda aime les perdants et ne raconte que leurs histoires : «Ils ont l'orgueil, dit-il, d'avoir osé quelque chose pour que l'ordre change et ils sont à l'image de l'Histoire : elle avance, d'échec en échec, jusqu'à la victoire finale.» Laquelle n'existe peut-être que dans des livres. Son nouveau recueil de récits, les Roses d'Atacama, conte brièvement la vie de ces militants obscurs dont la planète est le jardin. Sepúlveda, c'est Terre humaine : l'esthète convivial et ambulant des causes perdues.

Solide, corpulent, increvable, il a tué sous lui les semelles des autres. Il a été militant communiste puis socialiste chilien, peut-être dans la garde de Salvador Allende, détenu un certain temps par les matons de Pinochet, exilé en Amérique centrale, peut-être guérillero sandiniste au Nicaragua, auteur et metteur en scène de théâtre en Equateur, exilé en Allemagne, reporter pour Der Spiegel et pour la télévision, militant avec Greenpeace et finalement globe-auteur de livres à succès. Il aima Cuba, et Castro aurait pensé à lui pour écrire sa biographie, «j'ai refusé». Ces jours-ci, il achève son premier film tourné dans le nord de l'Argentine avec Harvey Keitel, Nowhere, et il va se mettre au latin : «J'ai l'impression qu'un monde m'échappe. Je veux pouvoir lire cette langue, pour d'abord lire Virgile.» Près de chez lui, il a trouvé un vieux curé espagnol qui va lui donner des cours particuliers. Virgile semble avoir été inventé pour qu'un rêviveur écologiste comme Sepúlveda puisse un jour se l'approprier en langue morte.

Il est devenu célèbre en 1992 avec un roman d'aventures, Le vieux qui lisait des romans d'amour. Un vieil homme dont l'épouse est morte, tuée par les conditions tropicales, y vit en osmose avec la rude Amazonie et ses Indiens. Il lit des romans d'amour vrai, «celui où l'on souffre», pour oublier la sauvagerie égoïste des Blancs qui l'entourent. L'histoire fut inspirée à Luis Sepúlveda par un long voyage sur place, en 1978, pour le compte de l'Unesco. Ecrite et publiée en Espagne bien plus tard, elle se vendit à 150 exemplaires («dont cent achetés par moi»). On peut encore voir, sur l'édition originale, la tête mince, chevelue et barbue d'un Guevara sentimental.

En 1992, l'éditrice Anne-Marie Métailié découvre ce texte inconnu à la foire de Francfort et l'achète. Le livre prend son envol la même année, à l'occasion du festival Etonnants Voyageurs, organisé par Michel Le Bris à Saint-Malo. Un éditeur français a, une fois encore, révélé au monde un auteur latino-américain. Sepúlveda est, avant tout, un excellent conteur. Sa simplicité, son goût de l'aventure et sa sensibilité humaniste annoncent l'inquiétude démocratique et écologique du temps des idéologies tombées.

En Italie, ses livres se vendent parfois à plusieurs millions d'exemplaires. En France, les critiques l'ont d'abord ignoré, puis, souvent, méprisé : trop facile, trop sentimental, trop grand public pour ne pas être considéré comme démagogue. Sepúlveda, Coelho d'extrême gauche : cette opinion d'un cénacle blasé est devenue la règle. L'Agence France-Presse, qui répète tout bas ce que certains disent tout haut, évoquait encore, en mars dernier, à propos du film que Rolf de Heer a tiré de son best-seller, «une fable un peu pontifiante sur le respect de la nature et de l'environnement».

Sepúlveda a vécu quatre ans à Paris dans les années 90. La France, pour lui, c'était Balzac, Dumas. Il adore la province, le petit salé aux lentilles et le Juliénas, mais il déteste le nouveau roman et la plupart des écrivains bourgeois parisiens, en qui il ne voit que des «fabricants inertes d'exercices de style». L'un de ses petits plaisirs était de s'installer en terrasse à Saint-Germain-des-Prés, avec des amis latinos, globe-trotters militants comme lui : «Nous regardions passer les spécimens intellectuels de la gauche caviar (il déglutit cette expression en français, comme pour mieux déguster le produit du terroir qu'elle désigne) et nous riions à nous en étouffer.» Un jour, au Salon du livre, ils rient trop fort : «Un éditeur local s'est approché et m'a dit que nous trivialisions l'image de la littérature. Eh bien, pourquoi pas ?»

A Gijon, la vie est plus simple. Pour survivre à l'omniprésence des bars, les Espagnols marchent vite en basket sur le paseo, le long d'une mer qui envahit tout. Sepúlveda y vit depuis quatre ans. Il a découvert la ville en 1984. Son ami, l'écrivain Paco Ignacio Taibo II, y est né. Il y organise en mai depuis quinze ans, avec une bande d'auteurs dont Jean-Claude Izzo faisait partie, la «Semaine noire». On y boit, on y chante. Les écrivains concourent au tir avec les policiers de la ville. C'est la fête à l'espagnole. «La Semaine Noire est importante pour nous, dit Sepúlveda. C'est l'un des festivals où nous nous retrouvons. Je crois que nous voulons maintenir l'esprit d'Emile Zola. Nous nous soutenons. Nous nous relisons nos textes à distance. Nous aimons vivre et écrire sans nous prendre pour des écrivains.»

Sepúlveda se remet aujourd'hui de trois mois de tournage dans le désert argentin et d'une indigestion aux fruits de mer. Il plante des arbres, en compagnie de son frère silencieux qui l'a aidé sur le film, dans son joli lotissement près de la mer. Deux magnifiques bergers allemands l'entourent. L'un d'eux s'appelle Zarko: le nom du garde du corps d'Allende. Sa femme, l'excellente poète Carmen Llañez, l'enveloppe de charme et d'une délicate fragilité : elle adoucit sa brutalité. Ils se sont connus à la fin des années 60, au Chili. Ils ont alors vingt ans et sont militants de gauche. Un enfant naît: Carlos Lenine. Aujourd'hui âgé de 29 ans, il a effacé Lénine et dirige, en Suède, un groupe de hard rock, Psychor.

Au début des années 70, Luis et Carmen se séparent. La dictature arrive : ils sont emprisonnés. Lui sort, après deux ans et demi, dit-il, après quelques jours affirment d'autres, et s'en va découvrir l'Amérique Latine. Son passeport est marqué de la lettre L; elle en fait un indésirable dans les nombreuses dictatures du continent. Il n'a jamais su ce qu'elle pouvait signifier. Il a raconté (ou réinventé) ses aventures dans le très beau Neveu d'Amérique. Carmen est emprisonnée et torturée dans l'une des pires prisons de Pinochet. On la croit morte. Un vieil homme la retrouve, des années plus tard, nue et inanimée, sur une décharge publique.

Sepulveda s'installe à Hambourg en 1980. Il a connu en Equateur une infirmière allemande, avec qui il aura trois enfants. Treize ans plus tard, il s'installe à Paris: c'est là qu'il revoit Carmen, dans un hôtel situé près de la place d'Italie. Depuis quatre ans, ils vivent de nouveau ensemble. L'histoire de Carmen, la Brune et la blonde, ferme les Roses d'Atacama. C'est un hommage discret, quelques pages, à un combat lointain et à l'amour retrouvé ­ à leur écho. A Gijon, Sepúlveda songe parfois à ne plus écrire, à simplement vivre. Mais la vie est si belle quand on la réécrit. Et il y a tant de causes à défendre, à raconter, pour ne pas échouer. Sepúlveda a écrit: «Les pauvres pardonnent tout, sauf l'échec.» Gijon est peut-être un remède sentimental contre l'échec.

Ce port industriel du nord de l'Espagne a ses bateaux rouillés et ses illusions perdues; mais il garde ses mineurs, une bonne gauche, et on y vit bien. L'écrivain rêvait depuis longtemps de s'y installer: «Ici, les gens sont simples, directs et désinhibés.» Ils ont une longue tradition de lutte ouvrière. Ils ont leurs martyrs en dignité, révoltés puis massacrés par le jeune Franco en 1934. Sepúlveda rappelle volontiers que les mineurs asturiens ont soutenu les grévistes chiliens. Et ils sont, eux aussi, du côté des perdants. Une histoire de famille, puisque, perdant, «mon grand-père lui aussi l'a été». Gerardo Sepúlveda est un andalou d'origine séfarade. Anarchiste, il doit fuir l'Espagne. Il rejoint les Philippines, puis l'Equateur. Il y monte une fabrique d'huile d'olive, poursuit sa lutte politique, perd tout, rejoint le Chili. Les Sepúlveda sont communistes et cultivés. Luis a grandi dans cette ambiance.

Le père dirige un restaurant. Son fils lit tous les romans d'aventure et, plus tard, Gramsci. Marx sera plutôt découvert en Allemagne. Luis n'aime guère Pablo Neruda, le pape chilien des lettres : «la poésie fait mauvais ménage avec la rhétorique, et Neruda est excessivement rhétorique». Il révère Francisco Coloane, «un des plus grands auteurs chiliens», et Julio Cortazar, qui «écrit sous la peau du lecteur». De Borges, il dit: «Je l'ai beaucoup aimé, jusqu'au moment où j'ai compris qu'il racontait toujours la même histoire. Jeu magnifique, mais dangereux! Il a tout inventé, sa bibliographie, ses références. Je le compare à Villon et à Quevedo pour son déchaînement ludique. Le moins drôle n'est pas tous ces gens qui le prennent terriblement au sérieux. Il a fait des conférences pour se moquer de ceux qui font des conférences, et des livres pleins de fausses références pour se moquer des exégètes. Bravo!»

Un jour, bien plus tard, à Cologne, il croit le voir, coincé dans un ascenseur perpétuel de type Pater Noster de la radio allemande; c'est bien lui: le vieil homme tourne, avec sa canne, dans cet enfer transparent et circulaire. «Vous êtes Borges?», demande Sepúlveda. «Oui. Aidez-moi à sortir!» lui dit l'auteur des Fictions. «J'allais aux toilettes, et me voilà pris là-dedans. J'ai pensé que cette machine allait m'amener droit en enfer.» «C'était une histoire de Borges», conclut Sepúlveda, et l'on préférerait qu'elle soit fausse, tant elle semble vraie.

Son grand patron reste Hemingway: «Je le respecte plus que tout.» Il en a fait son maître en sobriété. On flaire, dans Le vieux qui lisait des romans d'amour, l'influence du Vieil homme et la mer. Il y manque l'intrinsèque perspective de la mort et la force d'une langue réinventée pour survivre. Mais, partout ailleurs, on sent la trace du maître: sa convivialité virile et arrosée, son sens de la nature et des combats perdus, sa formidable mythification de l'engagement politique, son sens si profond de la vérité du mensonge.

Le mensonge est probablement l'une des qualités qui permet à Luis Sepúlveda, dans ses livres, d'être aussi juste. La Patagonie est sa terre intime et ce n'est pas un hasard. Sur cette terre vivent des êtres étranges et autonomes. Ils arrangent leur passé comme ils l'entendent. Ils vivent, comme certains chevaux, en liberté. Chaque vie devient un destin qui attend un témoin, ou personne, pour s'achever dans l'horizon. Un jour, il y assiste à un formidable concours de mensonges; l'un des concurrents le prévient: «Sur cette terre nous mentons pour être heureux. Mais personne ici ne confond mensonge et duperie.» Quel écrivain ne vit pas en Patagonie?

Sepúlveda y retourne souvent, par liberté et par amitié. Un jour, dans un bar de Zurich, un éditeur organise une rencontre avec Bruce Chatwin. Sepúlveda l'a raconté dans le Neveu d'Amérique. Les deux hommes sympathisent. Chatwin a écrit ce très beau livre, En Patagonie. «En bon Anglais, dit Sepúlveda, il allait quelque part pour vérifier ce qu'il pensait. Les Européens nous ont toujours dit ce que nous étions, nous Sud-Américains, comme s'ils le savaient mieux que n'importe qui. C'est leur charme et leur limite.» Chatwin meurt avant qu'ils réalisent leur projet commun: partir sur les traces de Butch Cassidy et Sundance Kid, qui achevèrent là-bas, sous les balles, leur vie d'aventuriers pilleurs de banque. Sepúlveda y est allé seul. Avec un ami photographe, il a retrouvé la fille, âgée de 98 ans, du policier de l'agence Pinkerton qui pourchassa les deux héros: il tomba amoureux de cette terre et y resta.

En Patagonie, les militaires chiliens reléguaient les prisonniers politiques qu'ils n'exécutaient ou n'exilaient pas. Sepúlveda est revenu au Chili en 1990. «Je pensais peut-être y rester, mais j'ai compris que vivre là n'avait plus aucun sens pour moi.» Le Chili est cet étrange pays, dit-il, «où l'hymne national, très beau, transforme en victoires des désastres militaires nationaux.» En quoi Sepúlveda, l'ami des perdants, est infiniment chilien. Sa position envers Pinochet et ses associés fut radicale: «ni pardon, ni oubli». Il n'a cessé de dénoncer les complaisances de la nouvelle démocratie. «La dictature nous a laissé la haine. Les haineux représentent la moitié du Chili. J'ai vu des pauvres manifester pour la libération de Pinochet: ce lumpen n'a jamais eu aucune référence morale et veut un pouvoir fort et pervers.» Sur Pinochet, il est aujourd'hui nuancé: «J'ai de la pitié pour lui. Je crois que c'est un vieux, qui ne saisit plus ce qui lui arrive. Un malin qui n'a rien compris.»

La déchéance de Pinochet lui rappelle celle d'Erich Honecker. Il affirme avoir vu par hasard l'ancien président de la RDA, juste avant sa mort, dans son exil final au Chili. Le vieil homme marchait dans la rue quand il vit des ouvriers sur un chantier: «Il s'approche d'eux, et cet homme, qui ne parle pas dix mots d'espagnol, commence à leur vanter, en allemand, Marx et la Révolution. Je me suis approché: il vivait dans son rêve, croyait que la Révolution se préparait en Allemagne, comme si rien n'avait eu lieu depuis cinquante ans.» Cette formidable rencontre avec le spectre gâteux résonne pour le militant de gauche, toujours séduit par Cuba, comme une menace: celle de l'anachronisme.

 

Le 6 juin, Luis Sepúlveda devrait recevoir, à Barcelone, des mains du président chilien Ricardo Lagos, la médaille de chevalier des Arts et Lettres. L'ambassade chilienne en Espagne ne semble pas informée, mais lui, dit-il, va accepter: «Je vais en profiter pour dire à Lagos ce que je pense de la démocratie chilienne.» Il assure qu'on lui a proposé de reprendre sa nationalité d'origine, moyennant un dépôt dans une banque de 10 000 dollars: «J'ai refusé!» L'ambassade du Chili en France assure qu'il ne l'a jamais perdue. Les histoires continuent, et tant mieux.

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