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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:18

(encore sur Humberstone...)

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, le soleil écrase de ses rayons la ville d’Humberstone et les deux vendeuses de son unique boutique s’ennuient. « S’ennuient » n’est peut-être pas le mot juste. Si elles sont trop jeunes pour avoir connu la folle activité de la ville qui s’est vidée d’un coup, d’un coup d’un seul, à l’aube de l’année 60, elles appartiennent à l’autre épopée, celle qui, à partir du 23 novembre 1997, a tenté de sauver les vestiges d’un passé incroyable, aussi plus que vendeuses elles sont une part de l’âme qui survit ici, en plein désert..

Ce jour de novembre, la Corporación Museo del Salitre regroupant 1500 membres signe l’achat du site au milliardaire d’Iquique Isidoro Andía Luza, qui ne savait plus quoi en faite. L’Etat avait manifesté un encouragement quand par un décret du Ministère de l’éducation, numéro 320, de janvier 1970, il avait désigné la ville, Monument national. Avec le régime militaire l’heure n’était pas à célébrer la classe ouvrière dont cette ville est un symbole, car oui, c’est une ville-usine si bien que sa fermeture signait la fin de toute vie dans ses rues, donc il a fallu attendre, aussi, quand le 15 juillet 2005, à force de réclamations, l’ensemble du site devient « Patrimoine Mondial de l’Unesco », l’enthousiasme a saisi des centaines d’anciens travailleurs de la mine qui ont voulu faire franchir un pas de géant à leur musée.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, quelques haut-parleurs d’une radio installée sur la place centrale de la ville, tentent de signifier une animation qui malheureusement n’est pas de saison. Les vendeuses constatent surtout la présence des rénovateurs du lieu qui par des tranchées dans les rues donnent l’impression qu’ils vont installer l’eau courante dans chaque appartement de quelques rues vides et ce vide contraste profondément avec la taille du lieu. Existe-t-il au monde, ville plus fantôme qu’Humberstone ? Nous sommes en plein désert, à plus de 50 km de toute civilisation et pourtant, une fois la porte d’entrée passée on y entre par la rue Baquedano comme si nous étions dans la splendide Iquique ! En effet, la ville à une porte d’entrée car c’est une ville-usine qui était de ce fait entourée d’une palissade. Et après la rue Baquedano, en tournant à droite, le visiteur se donne la sensation de circuler presque dans le luxe ! Sur la place centrale les haut-parleurs de la radio diffuse une chanson de Compay Secundo popularisée par le film Buena Vista Social Club. Et justement le promeneur se sentant subitement fantôme à son tour, arrive devant le Club social d’Humberstone.

 

Les deux vendeuses voient passer un couple de touristes et surprise, munis d’une grande bouteille d’eau, ils s’installent sur un banc de la place dessinée comme le drapeau britannique, devant le Club social, et sort de son sac… un pique-nique ! Depuis qu’elles vivent là, jamais des visiteurs n’avaient souhaité se donner l’illusion qu’ici, on avait mangé, joué, rigolé… Elles espéraient vendre trois bricoles et devront se contenter de regarder passer le temps d’autant que même pour les toilettes, gratuites dans le Club social qui faisait hôtel, on n’a rien à leur demander. Au menu, avocat, tomate, mortadelle et petits gâteaux…

 

Que viennent faire les Britanniques et pourquoi ce nom d’Humberstone ? Nous sommes dans l’univers du salpêtre qui va propulser le Chili sur la scène internationale pour deux raisons : le nitrate qui fait le bonheur de l’agriculture productiviste nouvelle, et la guerre de 14-18 qui, négligeant le travail des champs, fait de ce nitrate la source de la poudre. Pour conduire cette industrie à bon port (c’est-à-dire au bénéfice des pays européens) ingénieurs anglais et allemands viendront assurer le contrôle des opérations. Santiago T. Humberstone est l’un d’eux. Né le 8 juillet 1850 il devient ingénieur des mines, et plus particulièrement ingénieur chimiste. Dès ses 25 ans il s’implique dans la Compagnie du Salpêtre de Tarapacá après avoir débarqué à Pisagua le 6 janvier 1875. Introducteur du système de James Sanks il fait faire un progrès immense à la production du nitrate. Il prend sa retraite en 1925 (il a tout de même 75 ans) et meurt le 12 juin 1939 pour être enterré dans le cimetière anglais de Tiliviche. Il a eu le temps d’apprendre que la ville-usine de La Palma, après une forte rénovation en 1934 va finalement porter son nom. Etrangement ce nom de La Palma avait traversé le temps alors qu’il avait été donné par les Péruviens au moment de sa création en 1872 du temps où ce coin de pays appartenait au pays voisin. La Palma c’est une grande bataille qui a vu s’affronter deux Péruviens, Ramon Castilla et José Echenique.

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, arpenter les rues de la ville c’est retrouver le partage habituel entre zones aux classes sociales bien marquées : là le quartier des riches, là le quartier des hommes mariés, là celui des célibataires. Là le quartier du commerce, là le quartier du loisir. Mais qui arpente encore les rues ? Si au départ, la présence des anciens étaient encore forte, si la mémoire était vive tout semble s’estomper et la meilleure preuve, ce sont les graffitis sur les murs que les visiteurs d’hier laissaient en abondance (bêtement), et qu’il n’est plus besoin d’effacer aujourd’hui. Seules les plaques de fer de la piscine témoignent de ce premier succès touristique. Les vendeuses en savent quelque chose puisque si elles ne sont pas les survivantes de la ville ouvrière elles deviennent les survivantes de la ville touristique. En 2007, dans l’enthousiasme de la nomination par l’Unesco, les gestionnaires de la ville-musée confièrent à Ernesto Zepeda Rojas la confection d’un petit fascicule destinée aux touristes où il écrit : « Actuellement, dans la zone du marché, il y a dix petits magasins qui offrent de l’artisanat local, des livres, des films et photos, des chapeaux et des objets divers que les touristes acquièrent pour emporter avec eux un souvenir du musée. » Tant d’efforts de rénovation vont-ils être vains ? Jack Forton est passé par là en l’an 2000 et il n’y avait alors que l’église de restaurée. Elle le fut par le précédent propriétaire en 1989 car tout de même on ne pouvait laisser se dégrader le site sans sauver au moins l’Eglise ! Le même auteur indique au sujet du théâtre : « Il est repeint chaque année pour effacer les graffitis des touristes. Pas un seul bâtiment n’est exempt des « signatures » des visiteurs irrespectueux. Un grand dommage. »[i]

 

Aujourd’hui, comme d’habitude, l’air se fait plus pesant au fil des heures et nos deux pique-niqueurs ont fini par avaler toute leur bouteille d’eau. Ils se dirigent alors vers la petite boutique à l’étonnement des deux vendeuses. Pas parce qu’ils achètent de l’eau, mais parce qu’ils pensent acheter un livre ! La journée serait-elle plus faste que prévue ? En fait ils croyaient que la brochure d’Ernesto Zepeda Rojas était toujours disponible mais ils ne trouvent que le récit d’un ouvrier racontant sa vie dans l’usine, racontant la fin de l’usine, un récit techniquement publié avec des moyens minimum ce qui en rend le prix tout à fait abordable. Les touristes se décident et l’affaire est conclue. Ils sont là depuis deux heures mais il reste encore l’usine à visiter car que serait la ville sans l’usine et le cimetière des machines est aussi impressionnant que le reste. Au fait, où était le cimetière dans cette ville ? Rien ne l’indique sur le plan.

 

Une des belles rénovations, en allant vers l’usine, c’est le kiosque à musique. A côté, il y a avait le local syndical mais il a brûlé en 1963 et ne sera pas reconstruit. Le terrain de tennis n’est pas mal, et en plusieurs endroits les salles font musée. Celle des affiches sur le Nitrate du Chili rappellent à merveille tout ce que les consommateurs des pays riches ont pu manger grâce à l’apport en nitrate, dans les champs de leurs agriculteurs. Mais l’usine elle-même ? Zepeta Rojas en décrit tous les éléments et on a la sensation que survivaient là des surhommes capables de défier toutes les lois de la nature, celles de la chaleur particulière-ment. Souvent il rappelle que les salaires étaient importants mais que la moindre erreur était fatale. Dans la ville, il y avait un hôpital (avec maternité) et visiter aujourd’hui la maison de son directeur en chef, à côté de celles des autres personnages clefs, permet de comprendre que lui, devait gagner bien plus encore. Combien de morts par accidents de travail ? Bien que touristique la brochure de Zepeta Rojas rappelle cet événement national chilien qui vit l’armée tirer sur la foule des grévistes le 21 décembre 1907 et faire 2000 morts. L’événement est si peu étudié avec minutie que Jack Forton, pourtant attentif au peuple, parle seulement de 1000 morts !

 

 



[i] Espaces Latinos, n°188 novembre 2001. Jack Forton grand connaisseur du Chili a proposé à ce moment-là un guide du Chili chez Peuples du Monde.

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