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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 21:39

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Léon Cladel avait annoncé la sortie de son prochain livre : Paris en travail. Malheureusement l’écrivain n’a pas eu le temps de finir ce projet et nulle part n’est apparu le manuscrit. Ce fragment publié par l'Ermitage en mars 1893 (un an après le décès de l'auteur) me paraît une page du fameux roman. JPD

 

FRAGMENT D'UN ROMAN INÉDIT

 

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Paris, sans qu’il s’en doutât, était à la veille de sa mort et, dérision ! en cette lumineuse saison où la nature éternellement victorieuse des brumes et des frimas entr’ouvre son linceul de boues et reparaît aussi radieuse qu’une aurore et joyeuse de sa nouvelle vie. Il faisait beau, ce jour-là, si beau qu’en la ville on se s’inquiétait plus de rien, ni des grondements continus des canons, ni des brèches qu’il avait ouvertes et qu’il agrandissait à tous les instants. S’il était très exact que sur bien des points, les remparts émiettés par les boulets et les obus ne tinssent guère et fussent presque abandonnés par leurs défenseurs, surtout à la Muette dont le château était percé à jour comme un crible et au viaduc d'Auteuil chancelant sous le choc des projectiles, lancés par les batteries de Billancourt, et sous le poids des locomotives blindées, s'écroulant sur les canonnières embossées là dont plusieurs avaient coulé bas, la veille, il n'en était moins vrai que la sève circulait sous la croûte terrestre et dans le creux des arbres, et que chacun éprouvait le besoin de respirer du soleil. Il y en avait partout ce dimanche-là, sur les boulevards où l’on s'attable devant les cafés et les brasseries, sur le parvis de l’église Saint-Laurent où l'on visite les squelettes récemment découverts en des sépulcres occultes, autour de la Bibliothèque nationale où s'entassent des lecteurs et des bibliophiles, au Palais-Royal où jouent les musiques délicieuses, au Musée du Louvre où, par ce ciel inondé de clartés, les tableaux des Maitres semblent plus brillants et plus purs, en toute la rue de Rivoli sillonnée par des groupes allègres se rendant les uns à la foire au pain d'épice, place de la Bastille, où l'on se flanque des bosses de rire aux boniments des pitres, où l'on s'extasie sur la carrure des hercules qui jonglent avec des quintaux, et les autres, auprès des Halles, à Saint-Eustache, où l'on ne prêche ni le carême ni l’avent, mais l’union fraternelle du genre humain en face des grands christs d’ivoire drapés non pas dans l’oriflamme des rois, mais dans celle du peuple. En chaque avenue des flâneurs qui hument les parfums du printemps et des orateurs qui commentent au coin des rues un discours affiché naguère et qui n’est autre que celui-là même où papa Bécon s’adressant, en 48, aux partisans du Juste-Milieu magnifiait ainsi les prouesses du roi Bomba : « Vous savez, messieurs, ce qui se passe à Palerme, et vous avez tous tressailli d’horreur en apprenant que pendant quarante-huit heures une grande ville a été bombardée, par qui ? Etait-ce par un ennemi exerçant les droits de la guerre ? Non, messieurs par son propre gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette ville infortunée demandait des droits. Eh bien, pour la demande de ces droits, il y a eu quarante-huit heures de bombardement ! «  Ah ! ce polisson, ah ! ce charlatan, ah ! ce salaud de Foutriquet avait débagoulé ça, voilà vingt-deux ans, lui qui maintenant mitraille notre ville depuis quarante jours. Si jamais elle te pince, animal, la vile multitude, sois tranquille, elle te montrera comment elle caresse les drôles de ta trempe ! » Et tout en daubant sur cette espèce de polichinelle sans bosses, on roulait tumultuairement vers les futaies des Tuileries où chacun avait à verser son obole aux commissaires des veuves et des orphelins de la Commune au bénéfice de qui l’on donnait un concert extraordinaire où figuraient Michot et les meilleurs sujets de l’Opéra, chantant les chœurs de Guillaume Tell et de la Muette de Portici, puis où l’on entendrait aussi Melle Agar, de la Comédie-Française, déclamer de sa voix d’airain et de velours des vers tragiques de Corneille et de Shakespeare ainsi que des poèmes épiques et lyriques de Barbier et de Victor Hugo. Quelle journée et comme on se promit, en se séparant, d’en passer une autre aussi splendide que celle- là, le dimanche suivant, sous les ombrages du jardin, ou bien au Palais, en la salle des Maréchaux, si par hasard le temps s’était gâté ! Pauvres gens. A cette minute-là, si la porte de Saint-Cloud ne s’était pas abattue sous le feu des batteries d’alentour, ainsi que l’homoncule eut le front de télégraphier à ses factotums des départements, elle avait été du moins silencieusement et lentement franchie par une brigade d’infanterie à qui, non pas un des ces affidés de Versailles qui tramaient des complots à Paris, mais un de ces espions volontaires, un de ces Judas spontanés comme il en pousse toujours entre les pavés des cités en proie à la guerre civile, un nommé Ducatel, ah ! qu’il jouisse à tout jamais de sa triste immortalité comme de la croix d’honneur qui lui fut octroyée en récompense de sa noble conduite, avait crié du haut des courtines désertes en y arborant un mouchoir blanc : « Entrez sans crainte, il n’y a personne. » Il était l’heure où les Parisiens, pleins de sécurité comme la veille, assiégeaient les guichets des théâtres et des cirques où l’on glorifiait chaque soir par des hymnes et de odes les saintes révoltes des nations rompant leurs fers et s’affranchissant de la tyrannie des empereurs et des rois, lorsque un membre du Comité de Salut public, Billioray, lut à ses collègues du Conseil une dépêche de Dombrowski qui produisit sur eux tous en train de juger Cluseret l’effet d’un glas funèbre.

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Léon Cladel

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