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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 10:39

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le 18 Novembre 1999 L'Humanité

Le capitalisme ventriloque par Daniel Bensaid (*)

Le capital, on le sait depuis Marx, est un fétiche automate. Il est aussi ventriloque. Dans les crises, la scission qui le hante, sa double vie, son dédoublement généralisé (entre valeur d'échange et d'usage, travail concret et travail abstrait, production et circulation), " devient folie ". Alors, " l'argent crie son désir d'un domaine où il puisse être valorisé en tant que capital " (2). Le vice-consul de Duras - superbe Michel Lonsdale - hurlant son amour pour Anne-Marie Stretter dans les jardins du consulat représente depuis longtemps pour moi cette image convulsive du désir et du manque. Mais le capital ne se contente pas de crier, dans les moments paroxystiques de la crise où il cherche à rétablir son identité brisée. Il parle aussi, au quotidien, un langage tellement familier qu'on en oublie l'auteur.

 Les vertus cardinales de l'air du temps sont la vitesse (le mouvement, le bouger, l'éphémère, l'urgent, l'instantané, le quick, le fast) et la mobilité dans l'espace (le portable, le nomade, le mobile, le global, le réseau). Ce double impératif d'accélération et de mobilité est, dans une large mesure, la conséquence vécue de la logique intime du capital : de la reproduction élargie et de la rotation accélérée sensées conjurer l'arythmie qui le mine. La mondialisation marchande élargit son domaine spatial, dévore les territoires, fait marchandise de tout, réalise à sa manière une universalité abstraite, inégalitaire, mutilée. Son discours est, dans une large mesure, un détournement/récupération de l'aspiration internationale à une émancipation universelle, sous la forme d'une ingérence humanitaire et militaire " sans frontières ".

 De même, la course effrénée au " zéro stock ", les fusions/concentrations dans le crédit et la distribution, l'inflation de la publicité, visent à compenser la hausse vertigineuse de la composition organique du capital par une multiplication accélérée des cycles de ses métamorphoses (argent-marchandise-argent). Ces tendances étaient déjà à l'ouvre il y a plus d'un siècle. Elles prennent sous nos yeux une tout autre ampleur. Avec, ce qui est plus nouveau, une tendance du capital ventriloque, à parler sans détours, ouvertement, avec son cour en quelque sorte. Que ce soit dans les récentes campagnes publicitaires à propos des fusions BNP/Paribas ou Total/Elf, ou pour justifier les licenciements massifs chez Michelin, " la création de valeur " est devenue un impératif catégorique et un slogan (destiné en réalité aux actionnaires). À la veille du vote fatidique dans la guerre des banques, la BNP s'affichait en double page dans la presse : " Aujourd'hui, c'est BNP qui crée de la valeur. Demain, c'est SBP qui créera de la valeur ". Même leitmotiv chez Elf et chez Total.

 Ah ! Ce mystère de la création (de la valeur) et de la multiplication des pains (des dividendes) ! Ce mystère de l'auto-engendrement du capital ! Ce miracle quotidien de la Bourse par lequel une croissance de 3 % peut donner une plus-value de 15 %, 50 %, 100 % par an ! (3). Le mystère de ce monde enchanté a été élucidé. L'illusion selon laquelle l'argent s'auto-engrosse et fait de l'argent est celle du rentier, du spéculateur, du boursicoteur (et de leurs gogos). Le court-circuit de cet accroissement A-A'occulte le détour par le cycle complet du capital : la métamorphose de l'argent en salaires et moyens de production, puis en marchandise qui doit être écoulée pour retrouver la forme argent. En clair, le miracle quotidien des plus-values boursières et des taux d'intérêts escamote le moment crucial de la production, où la plus-value se crée dans les sous-sols infernaux du marché : pour servir 15 % d'intérêts sur la base d'une croissance de 3 %, il faut accroître la productivité du travail et intensifier son exploitation. Il n'y a pas de miracle de l'immaculée conception du capital par lui-même mais production, transfert et appropriation de plus-value.

 C'est toujours de là que doit partir l'enquête. Un crime originel a été commis. Les tueurs (les " social killers ") sont la ville. Il y en a de toutes sortes : du vulgaire voyou au " raider tranquille ", en passant par le parrain patronal [...] La pathologie du capital, celle que manifeste l'argent lorsqu'il crie son désir de valeur, c'est la scission intime, la fente qui le traverse, le divorce d'avec lui-même. Cette scission se manifeste aussi dans le rapport contradictoire du privé et du public, aujourd'hui soumis à de profonds remaniements. En raison d'abord du mouvement sans précédent de privatisation qui répond à l'élargissement du domaine de mise en valeur du capital. Il s'agit, bien sûr, de la privatisation des entreprises, mais tout aussi bien des services (santé, éducation, transport), de la ville, du vivant (brevetage et propriété intellectuelle sur les modifications génétiques), du droit, de la solidarité, de l'information.

 La contrepartie de ce mouvement de privatisation généralisée de l'espace public, c'est bien sûr le dépérissement de la vie publique, l'anémie de la citoyenneté, la langueur de la participation démocratique. C'est aussi, paradoxalement, la publicisation de la vie privée par la mise en scène médiatique (parfois subie mais la plupart du temps voulue) du domaine privé des personnages publics. La revendication de singularité individuelle (le droit d'être soi-même) est une exigence démocratique : la diversification des besoins et l'émancipation de chacun est un enrichissement de tous. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit dans l'apologie libérale d'un individualisme sans individualité (d'un individualisme standardisé), mais très exactement de la petite musique qui accompagne l'asservissement " volontaire " à la logique marchande : tous (toutes), des consommateurs, des actionnaires, des clients. Et, comme chacun sait, " le client est roi ".

 On en arrive ainsi à convaincre les salariés des bienfaits de l'auto-licenciement grâce auquel ils gagneraient en tant qu'actionnaires ce qu'ils perdent en tant que salariés ! De même, le droit (collectif et mobilisateur) à l'emploi devient ainsi soluble dans la démonstration (individuelle et culpabilisante) d'" employabilité ". Dans le discours décomplexé du capital, la dépolitisation méthodique va de pair avec la moralisation à outrance. L'heure est à la " guerre éthique " (Tony Blair), à la " souveraineté éthique " (Cohn-Bendit). Michel Pébereau, patron de la BNP, invoquait les " règles éthiques " de son opération sur la Société générale ; il affirmait, non sans lyrisme bancaire, que " la réputation technique et éthique du marché de Paris " était en jeu dans l'affaire. Pour Jacques Chirac enfin, " nous sommes tous des paysans "... "au sens éthique du terme " (!!?).

 Cette escalade de l'éthique est l'envers (la béquille et le baume) du déchaînement de la jungle marchande. Elle peut parfaitement faire le meilleur ménage avec la concentration et le monopole de la puissance (financière et militaire). Ces noces barbares sont alors porteuses des pires dangers : lorsque le fanatisme de l'éthique (" l'obligation inconditionnelle illimitée " dont parle Bernard-Henri Lévy) s'allie à la suprématie technique impériale, l'espace même de la pluralité politique, de la contradiction, et de la controverse est menacé [...]

  (*) Philosophe. Dernier ouvrage paru : Qui est le juge ? Éditions Fayard. 1999. (voir l'Humanité du 21-09-99).

 (1) voir l'Humanité du 17 novembre 1999.

 (2) Karl Marx. Manuscrits de 1857-1858. Éditions sociales.

 

 (3) Les fameux fonds de pension exigent pour leurs placements un " Return on Equity " (ROE) d'au moins 15 %.

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