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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 10:44

Dans la précédente chronique (1), Hugo Chavez se réjouissait du retour de Karl Marx dans les rues de Moscou. Sait-il ce que le grand philosophe pensait de Simon Bolivar, son idole ? J’ai mis très longtemps avant de trouver les informations qui suivent et qui me paraissent éclairantes. Je connaissais ses écrits au sujet des USA sans connaître son opinion sur les révolutions d’Amérique du Sud. Or, en 1858, un ami nord-américain du philosophe lui demanda, pour son encyclopédie, quelques lignes sur Bolivar. Dans le cadre d’une vingtaine de pages, le résultat fut sidérant : Bolivar réduit au portrait de « véritable Soulouque » (un dictateur oublié d’Haïti). Pourquoi ?

 Marx découvrit que Bolivar étant le prototype des mythes modernes, lui, philosophe rationaliste, devait donc se livrer à sa première activité : détruire les mythes. Pour Marx, tout en étant une force créatrice, les mythes masquent la réalité du rapport des forces (la lutte des classes).

 Premier point : c’est vrai, Bolivar fut très tôt un mythe, et au nom du mythe, encore ces dernières années, la vie réelle de la maîtresse du héros a été niée par les adorateurs du Libertador, qui allèrent jusqu’à brûler leur correspondance !

 Deuxième point : pour dénoncer le mythe fallait-il ridiculiser toutes les luttes d’indépendance de l’Amérique hispanique ? Marx aurait dû être sollicité pour écrire la biographie de Tupac Amaru, mais connaissait-il seulement ce paysan indien ?

 Pour comprendre la féroce actualité des questions posées commençons par celle du nationalisme. Pour Marx, les prolétaires, la force de l’avenir, n’avaient pas de frontières donc, quand l’Irlande s’engagea dans la lutte pour échapper au joug de l’Angleterre, il dénonça ce faux combat. Or, depuis cette époque, le néolibéralisme a démontré sa capacité à abolir les frontières, afin de satisfaire les besoins des transnationales et les objectifs du capitalisme financier et féodal. Une lutte pour des droits nationaux n’a pas à être assimilée automatiquement au nationalisme sous peine de perdre une dimension de la lutte des classes. Comment trouver ridicule le nationalisme français et souhaitable le nationalisme corse ou tchétchène ?

 Quant à Bolivar, il n’était pas un nationaliste mais un fédéraliste qui voulait unifier toutes les Amériques où je note une énigme : d’un côté une zone de langue espagnole éclatée en de multiples pays et de l’autre, une zone de langue portugaise formant un seul pays aussi grand que les USA (si on fait abstraction de l’achat de l’Alaska). Donc l’idée de Bolivar d’unifier l’Amérique hispanique n’était pas totalement utopique. Marx réduit aussitôt ce combat à une soif de pouvoir du Libertador. Aux yeux de Marx, l’intrépide général avait de toute façon tort. Tort d’être nationaliste en cherchant à libérer le Venezuela et tort d’être fédéraliste en tentant d’unifier les Amériques ! S’il est juste de démontrer que Bolivar fut en partie un jouet entre les mains de l’impérialisme anglais soucieux d’en finir avec son adversaire espagnol, pourquoi ne pas pousser la réflexion plus loin ? Car le Bolivar unitaire entrait en contradiction avec les intérêts de ses commanditaires. Pour combattre l’Espagne, les Anglais appuyèrent toujours le Portugal qui ne fut pas ennuyé, quand il construisit un Brésil à sa dimension. Mais en 1820, pour les mêmes Anglais, il n’était plus question de recréer des entités aussi grandes, pour qu’ils puissent exercer plus facilement une domination sur des zones émiettées.

 Et que dire de la révolution bourgeoise de Bolivar ? Si le Libertador comprit les bienfaits de l’alliance avec l’Angleterre, il comprit aussi les bienfaits d’alliances avec les Noirs et les Indiens. Non, Monsieur le grand Karl Marx, Bolivar n’était pas l’idiot du village seulement soucieux de sa gloire de caudillo bonapartiste et plus pressé de chanter et de danser que de créer une démocratie ! Les Amériques n’étaient pas des pays sans histoire incapables de donner un sens à leurs luttes (le sens marxien de l’histoire étant celui du développement industriel producteur des fossoyeurs du capitalisme). Ridiculiser les comportements militaires de Bolivar (un homme fuyant en permanence les combats) mériterait un peu plus de dialectique.

 L’analyse de la diatribe contre Bolivar doit se lire en parallèle avec ses diatribes contre les paysans « même » européens. Pour l’excuser, des défenseurs de Marx parlèrent d’un manque d’information et d’un européocentrisme. Marx a toujours soigné sa documentation (pour Bolivar aussi) et n’a pas cru que l’Europe était le centre du monde (le prolétariat jouait ce rôle à une époque où les frontières n’étaient pas des fossiles essentiels). Son univers était celui de l’infrastructure économique comme base de toute étude. Sous l’angle des forces dominantes, l’histoire lui a totalement donné raison (le fric dirige le monde), mais sous l’angle des forces révolutionnaires, l’histoire lui a donné totalement tort (la classe ouvrière toujours présente n’a pas accompli sa mission). Alors que les paysans, les Indiens, les femmes contribuent à des luttes essentielles.

 Face aux révolutions des Amériques, Marx aurait pu repenser son matérialisme historique. Il aurait compris que la décisive Révolution mexicaine de 1810 qui n’a pas eu son Bolivar, car conduite par des paysans indiens, annonçait dans ce pays, la naissance du PREMIER parti communiste du monde en 1919 (avant celui de l’URSS). Il aurait compris que la conscience révolutionnaire ne suit pas les chemins fixés à l’avance par l’évolution des forces productives (d’où justement la révolution de 1917 dans la retardataire Russie).

Il aurait compris que le reproche qu’il adressa à Victor Hugo qui aurait présenté le coup d’Etat du 2 décembre 1851 comme un bizarre événement tombé du néant céleste, pouvait lui être renvoyé pour sa biographie de Bolivar : Marx expliqua à son ami Engels qu’« il n’était pas question de présenter en Napoléon 1er cette canaille si peureuse, brutale et misérable ». Comme si Bolivar était seulement le produit de son caractère ! (pour le cas où tel aurait été son caractère). Les grands hommes politiques symbolisent toujours tout un mouvement de la société, et l’effort de l’historien, celui que généralement s’applique à réaliser Marx quand il parle du triangle Allemagne, France, Angleterre, consiste à percer ce lien entre le mouvement de l’histoire et sa personnalisation par des mythes. Mais pour parler des attardés de l’Amérique hispanique, inutile d’aller chercher très loin les références. D’autant que quand Marx mentionne le couronnement de Napoléon 1er il fait comme si Bolivar, qui y aurait assisté, se plaça du côté du monarque, alors que d’autres témoignages indiquent au contraire son aversion pour le cinéma impérial. Dans la bio écrite par Marx, l’absence de toute référence à Simon Rodriguez, le penseur qui guida Simon Bolivar et qui était avec lui au moment du sacre de Napoléon 1er est significative.

 Comme toute révolution, celle engagée par Bolivar avait plusieurs faces ce qui donna plusieurs pays. Plusieurs pays dont la couleur fut celle, au bout du compte, des divers rapports à l’agriculture et au passé colonial, en lien avec la présence et l’histoire des Indigènes. Depuis des années, je tente de faire réévaluer les combats paysans à la lumière des enjeux démocratiques, en constatant tous les jours qu’ils restent souvent rangés parmi les folklores du passé (dans la mouvance communiste comme dans les autres). Malgré le bond en avant que le mouvement Via campesina suscita, par son action, en matière de récupération historique de luttes paysannes, devenues des luttes alimentaires, c’est-à-dire luttes pour la qualité de notre alimentation, donc des luttes globales, il reste à reprendre le débat sur la propriété et donc sur la démocratie. Les Amériques se caractérisent par des réformes agraires toujours reportées à plus tard et pourtant toujours à l’ordre du jour (grâce aux luttes sociales). Lula au Brésil vient de la reporter tandis que Chavez subit les feux de la critique pour avoir rendu des terres aux paysans.

 Il arrive à Chavez d’être présenté très exactement comme Marx a décrit Bolivar (par adversaires ou défenseurs !). Le passé devra-t-il longtemps se répéter ? Après la comédie aurons-nous la tragédie ? Je le crains. Et pour qui voudrait pousser plus loin l’étude je renvoie au petit livre que nous avons en français où Marx parle de l’Algérie et des peuplades de ce pays qu’il visita vers la fin de sa vie afin de se soigner (Lettres d’Alger, au Temps des Cerises).

15-02-2005

 1 - ce texte fait partie d’un livre de chroniques jamais publié.

 

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