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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 11:09

RODIN par JUDITH CLADEL.

Le Point de Colmar 1937 n°12

 

Mort depuis vingt ans, il reste magnifiquement présent. Purifiée des faiblesses de l'homme, la personnalité de l'artiste se dresse comme un bloc, un bloc de volonté, de puissance créatrice, d'infaillible conscience professionnelle. Elle s'impose à l'égal de la plus dominatrice de ses œuvres, la statue de Balzac. La figuration de cet autre géant, Balzac, est la proclamation de ce que fut celui-ci, Rodin.

Il était pétri de contrastes en sa substance même faite d'oppositions. Fils du peuple dont il posséda les vertus viriles, il passa graduellement à l'aristocratie du génie et sa fierté fut sans bornes : nul n'eut plus de mépris pour les médiocres, les habiles, les arrivistes, les faux grands hommes. Par contre, sa modestie égalant sa fierté, nul ne vénéra davantage le génie des maîtres ; nul n'estima plus haut les valeurs de l'esprit. dans la douceur des affections familiales, le mysticisme religieux, la timidité d'un orgueil qui s'ignore, il est mort dans un égotisme que l'implacable exercice de sa volonté contre soi et contre autrui avait, sur la fin de ses jours, guindé jusqu'à la férocité.

Profondément croyant pendant sa jeunesse, il s'épanouit, en sa maturité, dans un si total amour de la nature, dans un panthéisme qui le reliait si étroitement, si visiblement à l'essence même des choses que ceux à qui il a été donné de l'entrevoir perdu dans les joies de la contemplation ont pu penser qu'il devenait lui-même la terre, le ciel, l'air, la lumière, l'espace et les météores et qu'il entrait en intime communion avec Dieu, créateur de toute beauté.

Peut-être était-il convaincu de communiquer directement avec lui et ce n'était pas présomption, mais compréhension ; ce n'était pas orgueil, mais amour.

A l'exemple de tels grands saints, c'est par les voies de l'ordre le plus matériel qu'il atteignit à cette sorte d'état second, à cette sublimation de l'être. C'est par son art et, en premier lieu, par ce que cet art comporte de plus humble, le métier. L'étude des formes, des équilibres, des modalités du corps humain, «ce temple en marche», ainsi qu'il disait, devint pour lui une manière d'oraison. L'Age d'Airain, le Saint Jean-Baptiste, Eve, Le Baiser qui s'intitula d'abord La Foi, le Victor Hugo, ces figures marquées d'une grandeur et d'une noblesse qui les situent auprès des plus belles architectures charnelles de tous les temps, sont les témoignages de ce culte fait de science et d'exaltation.

Dans la vie courante, Rodin était un inquiet et un timide ; mais sur le plan intellectuel la hardiesse de ses conceptions dépassa les plus audacieuses créations. La placidité de sa personne physique semblait appartenir à des origines plus nordiques que françaises ; cependant, sous cette apparence calme et pesante, l'imagination fulgurait sans cesse et recréait fables et légendes en un perpétuel enfantement.

Son tempérament «lourd et doux» lui inspirait l'effroi de ce qui troublait sa tranquillité et son travail et, par dessus tout, des conflits avec les Comités, de leur critique incompétente, des polémiques de presse, du bruit fait autour de lui. Ce n'est qu'en soupirant qu'il abordait la lutte; mais chaque fois qu'il fut contraint de l'affronter, d'affirmer ses convictions, de les imposer à l'incompréhension et à l'ignorance, jamais il ne recula et c'est d'un cœur ferme, quoique anxieux, qu'il se livra aux bêtes. Elles le déchirèrent. Sa vie ne fut qu'un combat. D'autres en seraient morts. Il tint jusqu'au bout, jusqu'au triomphe, c'est-à-dire jusqu'à celui de la sculpture moderne. Car il apparaît clairement aujourd'hui qu'il fut le fondateur de la nouvelle Ecole de Sculpture dont notre pays peut à juste droit se glorifier.

Si l'artiste fut inattaquable, l'homme n'était pas sans défauts. L'adolescent de 1860, fils respectueux et tendre, frère que le désespoir d'avoir perdu une sœur très aimée poussa à entrer dans les ordres, il serait resté si sa véritable vocation ne s'était révélée irrésistible au jugement d'un Supérieur intelligent, ce jeune garçon au doux visage rêveur était devenu en ses années d'apothéose l'autocrate à la belle tête de prophète qu'allongeait la barbe d'argent mêlée d'or, le maître exigeant et dur, le despote qui blessa parfois de ses soupçons et de ses injustices des amitiés et des dévouements sans reproche.

Pourtant, avant de plier sous le fardeau de la gloire, des relations, de l'adulation et surtout des fatigues, il fut un ami affectueux, d'une exquise simplicité, d'une gaîté naïve, satisfait des plus modestes plaisirs : une promenade, un bon plat, des anecdotes vivement contées. On a prétendu que, sur la fin de sa vie, volontiers il planait, il pontifiait et qu'avec une puérile avidité il recherchait les honneurs. C'est inexact ; il n'y eut en lui jamais rien de factice ; mais sa magnifique intelligence qui avait conservé le charme de l'ingénuité ne pouvait supporter l'inutilité des causeries banales et la conscience du temps perdu. Alors, simplement, sans se vouloir dédaigneux, il se taisait. D'autre part, pénétré de par l'éducation qu'il avait reçue du sens de la hiérarchie, les distinctions qu'on lui décerna, sans qu'il les eût sollicitées, étaient à ses yeux le signe naturel du mérite.

En tout, et au sens littéral du mot, c'était un être extraordinaire. On a rapporté que lorsqu' il apprit la mort accidentelle de Pierre Curie il murmura : «Combien d'années faudra-t-il à la Nature pour refaire un cerveau semblable»? Il lui a fallu près de quatre siècles pour refaire en Rodin un sculpteur comparable à Michel-Ange.

JUDITH CLADEL.

Le Point de Colmar 1937 n°12

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