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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 20:17

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Je ne sais comment je suis tombé sur Steinbeck. Sur le vieil exemplaire des Raisins de la colère, que j’ai conservé malgré tant de déménagements, il y a mon nom écrit, peut-être de la main de ma mère. Je ne sais plus. La photo de couverture s’appuie sur le film réalisé suite au roman. J’ai du mal à admettre qu’avant 20 ans j’ai pu me plonger dans une telle aventure écrite en petits caractères. Cinq cents pages tout rond. Ensuite j’ai tenu à me plonger dans l’autre livre moins connu : En un combat douteux. L’exemplaire n’est pas soigneusement recouvert d’un plastique comme j’aimais le faire autrefois. Il y a un tampon d’un libraire toulousain que je connais pas. En hommage à cet écrivain, je reprends un chapitre sur la cueillette du coton. Existe-t-il le même quelque part sur la cueillette des pêches ? Cette idée que les doigts peuvent cueillir sans voir… JPD

 

CHAPITRE XXVII

ON DEMANDE DES JOURNALIERS POUR LA CUEILLETTE DU COTON

Ecriteaux sur les routes, distribution de prospectus orange

ON DEMANDE DES JOURNALIERS POUR LA CUEILLETTE DU COTON

Là, un peu plus haut, ça dit.

Les arbrisseaux vert foncé deviennent fibreux et les lourds cocons se tassent dans leur gousse. Des flocons blancs font péter la gaine et s'échappent, semblables à des boules de naphtaline.

C'est agréable de sentir les capsules dans ses mains. On les prend délicatement, du bout des doigts.

Ça me connaît, ce travail.

Voilà l'homme en question, celui-là.

J'voudrais cueillir du coton.

Vous avez un sac?

Ben, non.

Le sac vous coûtera un dollar. On le retiendra sur vos premières cent cinquante livres. Quatre-vingts cents les cent livres pour la première sélection. Quatre-vingt-dix cents poux la seconde. Tenez, prenez un sac là-bas. Un dollar. Si vous ne l'avez pas, on vous le retiendra sur vos premières cent cinquante livres. C'est régulier, j'ai pas besoin de vous le dire.

Parfaitement c'est régulier. Un bon sac, il fera toute la saison. Et quand il sera usé à force d'être traîné par terre, suffit de le tourner dans l'autre sens et de se servir de l'aut' bout. On coud la gueule et on ouvre le côté usé. Et quand les deux bouts sont usés, et ben ça fait toujours de la bonne étoffe! Une bonne paire de caleçons d'été. Ou une chemise de nuit. Et puis... enfin... c'est toujours intéressant un sac comme ça, que diable !

Faut se l'accrocher à la ceinture. Bien l'étirer, et le traîner entre ses jambes. Au début, on ne le sent presque pas. Du bout des doigts on cueille le duvet que l'on fourre entre ses jambes, dans le sac. Les gosses viennent derrière ; pas de sac pour les gosses - prenez un sac en serpillière, ou bien mettez-le dans le sac de votre père. Maintenant ça commence à tirer. On se courbe un peu plus, on s’arcboute et il vient. Le coton, ça me connaît. Les capsules se détachent toutes seules comme si j'avais des aimants au bout des doigts. Y a qu'à avancer tout en bavardant, ou encore en chantant, jusqu'à ce que le sac soit bourré. Les doigts trouvent tout seuls le coton. Les doigts savent. Les yeux voient le travail sans le voir.

Et les bavardages vont bon train entre les rangées de cotonniers.

Y avait une femme chez nous, au pays — son nom ne vous dirait rien — y là tout d'un coup qu'elle accouche d'un négrillon ; jamais personne n'en avait rien su. Et on ne l'a jamais retrouvé, sacré nègre. Après ça, elle n'osait plus se montrer. Mais qu'est ce que j'voulais dire ah oui y en avait pas deux comme elle pour ce qui est de cueillir le coton.

A présent, le sac est lourd; on le traîne à coups de reins, comme un cheval de labour. Et les gosses aident à remplir le sac du père. Il est beau, ce coton. Moins dru dans les bas-fonds. Moins dru et plus rêche. Jamais vu de coton comme ils en ont en Californie. De belles fibres longues, jamais vu de pareil, bon Dieu. Mais la terre sera vite épuisée. Supposez que quelqu'un veuille acheter de la bonne terre pour cultiver le coton. Ben, faut pas l'acheter, faut louer. Et une fois qu'elle a rendu tout ce qu'elle pouvait, on déménage ailleurs.

Des files de gens se meuvent à travers champs. Tous des experts. Les doigts fureteurs s'insinuent dans le fouillis des branches et trouvent les capsules. A peine si les hommes regardent cc qu'ils font.

Je parie que j'serais capable de faire ce métier même si j'étais aveugle — je les sens, les capsules. Et c'est cueilli proprement. Là où je suis passé, y a rien à glaner.

Voilà le sac qu'est plein. Faut le faire peser. Le préposé à la bascule dit qu'on met des cailloux dedans pour faire plus de poids. Et lui, alors ? La bascule est faussée. Quèq'fois, il a raison, y a des cailloux dans le sac. D'autres fois c'est lui qui truque la bascule. Il arrive qu'on ait raison tous les deux : cailloux et faux poids. Toujours discuter, toujours lutter. Ça vous tient en éveil. Et lui aussi. En voilà une histoire pour quelques cailloux. Un seul, peut-être. Un quart ? Toujours discuter.

De retour avec le sac vide. Chacun a son carnet. On inscrit les poids. Faut bien. S'ils voient qu'on tient un carnet, alors ils ne trichent pas. Mais si tu ne tiens pas tes comptes, t'es mal parti.

Ça au moins, c'est du travail. Les gosses qui cavalent comme des jeunes chiens. T'as entendu parler de la machine à cueillit le coton ?

Oui, j'en ai entendu parler.

Tu crois qu'il en viendra vraiment ?

Ben, si elles viennent — paraît que ce sera la fin du travail à la main.

La tombée de la nuit.

Tout le monde est fatigué. La journée a été bonne, faut dire. On s'est fait trois dollars, moi, ma femme et mes gosses.

Les autos arrivent dans le champ de coton. Les campements des journaliers s'érigent sur place. Les camions rehaussés et les remorques grillagées sont bourrés de duvet blanc. Le coton s'accroche aux barbelés des clôtures et sur la route, le vent chasse des petites boules de coton blanc. Le coton blanc et propre est emmené à l'égreneuse. Les grandes balles informes passent à la presse. Le coton s'accroche aux vêtements et aux moustaches.

Mouche-toi, tu verras que tu as du coton dans les narines.

Allons, encore un coup de collier. Remplis ton sac pendant qu'il fait encore jour. Les doigts experts cherchent les capsules. Les reins se cambrent, tirent le sac. Les gosses sont fatigués quand vient le soir. Ils trébuchent dans la terre labourée. Le soleil descend.

Si seulement ça pouvait durer. Dieu sait que c'est pas gras, ce qu'on gagne, mais je voudrais bien que ça dure.

Et sur la grande route, les vieux tacots embouteillent l’entrée de la ferme.

Vous avez un sac ?

Non.

Alors ça vous coûtera un dollar.

Si on n'était que cinquante, ça nous ferait du travail pour un bout de temps, mais on est cinq cents.

Pour l'amour de Dieu, tâche de mettre un peu d'argent de côté. L'hiver sera bientôt là. Il n'y a pas du tout de travail l'hiver, en Californie. Faut remplir le sac avant qu'il fasse nuit. Je viens de voir le gars, là-bas, mettre deux mottes de terre dans son sac.

Eh merde, pourquoi pas ? Puisqu'on est refaits à la bascule, ça compensera.

Tenez, c'est marqué dans mon carnet trois cent douze livres. Exact !

Ça, par exemple ! II n'a pas discuté ! Sa bascule et sûrement faussée. Enfin, ça fait une bonne journée quand même.

Paraît qu'il y en a plus d'un mille qui sont en route pour chercher du travail ici. Demain faudra se battre pour avoir une rangée. Et faudra se grouiller de cueillir.

On demande des journaliers pour la cueillette du coton. Plus il y aura d'hommes, plus vite le coton ira à l’égreneuse.

Et l'on rentre au campement.

Du lard ce soir, sacré tonnerre ! On a de quoi s'acheter du lard ! Donne la main au petit, il n'en peut plus. Cours devant acheter quatre livres de lard salé. La vieille va nous faire quelques bons petits pains chauds, si elle n'est pas trop fatiguée.

 

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Published by éditions la brochure - dans littérature
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