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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 16:30

A un moment, libéré de sa fonction de député par la majorité de ses électeurs, Jaurès proposa une chronique littéraire à La Dépêche du Midi. Voici celle autour de deux productions concernant Lourdes. Celle de Pouvillon, originaire de Montauban et celle de Zola beaucoup plus connu. JPD

 

La Quinzaine littéraire, 04-05-1894

BERNADETTE DE LOURDES

Émile Pouvillon vient de publier chez Plon Un Mystère, dont toute la vie de Bernadette, depuis la première enfance pieuse et rêveuse jusqu'à l'agonie dans une cellule de couvent est le sujet. Pouvillon semble aimer maintenant cette forme du mystère, ces descriptions courtes, analogues à des indications scéniques, coupées de dialogues. Il avait déjà employé la même forme semi-descriptive, semi-dramatique et lyrique dans les Antibel. Mais dans les Antibel, dans cette rude et poignante histoire de paysans, la nature tenait plus de place. Ici, sauf dans le prologue et dans quelques scènes du début, la nature apparaît peu. Les Pyrénées un moment se dressent, puis s'effacent. Et presque tout le drame est purement intérieur et psychologique.

 Je crois que le roman de Zola sur Lourdes était depuis assez longtemps annoncé quand Pouvillon a conçu son œuvre. En tout cas, il n'y a pas là rivalité, et, si j'ose dire, concurrence. La différence est si grande entre le point de vue de Zola et celui de Pouvillon qu'il n'y a pas de conflit à craindre. Nous connaissons à peine quelques feuilletons du livre de Zola, mais la seule différence des titres indique la diversité des œuvres. Pour Zola, c'est Lourdes, c'est-à-dire l'énorme vie du pèlerinage, et si Bernadette en doit être le centre, je suis sûr d'avance qu'elle sera plus d'une fois écrasée par le cadre. Zola retrouve à Lourdes ce qu'il a partout cherché et aimé : après la vie puissante et réglée des grandes gares, après la colossale organisation commerciale des grands magasins comme le Bonheur des Dames, voici une énorme organisation religieuse qui ébranle ramasse et discipline les foules, et qui centralise la dévotion à la Vierge, absorbe et détruit les autres pèlerinages comme le Louvre et le Bon Marché ont absorbé et détruit les boutiques et les magasins modestes du bon vieux temps. Nous verrons si Zola saura montrer dans le frêle mécanisme délicat de l'âme enfantine de Bernadette le ressort central presque invisible, mais tout puissant de cette énorme machine de piété à la fois sincère et théâtrale. Ou, si l'on me permet une comparaison plus évangélique, saura-t-il nous montrer comment l'imperceptible grain de sénevé en levant du sol a communiqué un ébranlement mystérieux à toute la surface de la planète, et a déterminé la vaste houle des mottes de terres, des sillons et des plaines ? Voilà où serait, à mon sens, l'intérêt du livre de Zola.

 Pouvillon s'est transporté d'emblée dans l'âme de Bernadette. C'est à travers ses visions que tout nous apparaît : même la Lourdes nouvelle, celle des basiliques, des immenses pèlerinages, que Bernadette n'a jamais vue de ses yeux. Pouvillon ne nous la montre pas directement, c'est dans une vision de Bernadette devenue sœur cloîtrée que la ville bruyante et triomphante nous apparaît. Il y a des parties charmantes, spirituelles ou délicates dans l'œuvre de Pouvillon. Oserai- je dire quel est, à mon sens, le défaut ? Elle manque de continuité et d'unité. Je suis déconcerté en passant du paradis de légendes ingénieusement ouvragé et laborieusement naïf du prologue à des faits divers, des enquêtes de commissaire et des scènes de reportage. Puisque tout le fond de l'ouvre devait être dans l'âme même de Bernadette et dans les effets divers et contradictoires que cette âme devait produire sur d'autres âmes inégalement capables de la comprendre, pourquoi avoir superposé à cette œuvre vivante et vraie, comme une immuable et fantastique coupole, ce paradis du prologue ? Ce ciel de carton peint, si habilement qu'il le soit, est en dehors de la vie : il est figé, c'est-à-dire mort, et c'est là, à mon sens, comme un plafond qui écrase et rabat l'essor de l'ouvre laquelle, au grand air de la nature et de la vie, fut plus librement montée. Et ce décor du théâtre céleste donne quelque chose de factice à tout le drame humain qui se développe en bas. Mais il est à cette faute une compensation : c'est que, du haut de ce paradis, Pouvillon a pu contempler les Pyrénées, et nous les montrer comme on les verrait d'un ballon descendant. « Sous le Paradis, juste dessous, dans le dédale blanc et bleu des Pyrénées, comme d'un aigle en chasse, le regard du saint plane en orbes immenses, descend sur le haut relief des montagnes. Et à mesure qu'il s'abaisse, les montagnes grandissent. Dans l'éther pâle, des figures monstrueuses apparaissent. Noires, déchiquetées, aiguisées comme des flèches barbares, les cimes sortent de la nudité triste des champs de neige. Voici la pyramide d'Ardiclen, la couronne ébréchée de Néouvieille, les quatre pennes de Vignemale portant comme les quatre bouts d'un linceul, le glacier de Montferrat... ».

Et ceci, qui est admirable, «c'est la lande de Bartrès. Solitaire, perdue entre le ciel et les vagues pays abîmés au dessous, les campagnes comme brodées, les villages tout petits en fuite dans la brume solitaire et triste d'être toujours pareille, de tout temps pareille, avec ses tertres funéraires, ses tertres désherbés, témoins de l'autrefois, avec ses chênes, ses trois ou quatre chênes gardiens de l'étendue, elle ondule couchée au pied des montagnes, prosternée devant les Pyrénées glorieuses et sévères qui se dressent en face d'elles zébrées de torrents, veloutées d'herbe pâle, couronnées de glaciers. »

Pouvillon, qui est souvent un délicat orfèvre presque mignard, a tout à coup (quand il retrouve des paysages analogues à ceux de son Quercy), l'ampleur triste des horizons, et comme la saveur amère et douce des terres familières et désolées. Il y a aussi quelques beaux morceaux de philosophe.

« Un mystique. Un miracle Pourquoi pas ? Les lois de la nature sont invariables, c'est vrai. Mais la loi, la loi unique, la loi absolue, qui peut se vanter de l'avoir lue sur le visage changeant des phénomènes... Que faire, chétifs ? De ses faibles doigts comment saisir l'immensité de la vie universelle ? Que faire ? Abdiquer ; se délivrer du moi, se donner dans l'acte de foi du chrétien, disparaître vivant dans l'absolu. Se donner ? C'est peut-être beaucoup. Et l'occasion est-elle vraiment si pressante ? Quoi ? pour l'étonnement d'une thaumaturgie pratiquée de tout temps et par tous les cultes ? pour le soulagement inattendu de quelques misères privilégiées ? Pourquoi privilégiées ? pour quelques gouttes de joie inutiles, perdues dans l'océan de l'a douleur humaine ? Se donner pour si peu ? Echapper à l'obscurité formidable du grand mystère, pour acquiescer à l'obscurité du petit mystère catholique, où est l'avantage !»

Comme on voit, Pouvillon qui, dans les Antibel a compris et réalisé la grandeur de la fatalité antique, touche ici aux cimes de la pensée chrétienne et aussi de la pensée libre. Oserai- je émettre un vœu ? C'est qu'il reste toujours étroitement associé de cœur et de regard à la nature à la fois sévère et précise, qu'il ne se laisse pas emporter, par la tentation de la mode, à un mysticisme vague où les solides hauteurs des monts s'atténuent en fantômes et où les sommets se dissolvent en nuées.

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