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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 23:34

Clovis Hugues est aussi extraordinaire que Cladel. Voici une petite partie du « discours » qui sert de préface à Kerkadec garde-barrière et qui concerne… les cheveux longs que les deux hommes ont affectionné toute leur vie. Et dire qu’en 68 certains pensèrent inventer le fil à couper le beurre… JPD

 

 

J'avais bien lu Cladel, je m'étais pris à l'aimer comme un frère aîné dont on vous révèle subitement l'existence, et je l'avais vu tel qu'il est : un Christ régence, avant le crucifiement, ou bien, pour quelqu'un qui observerait en artiste capillaire, une sorte de Bonaparte au siège de Toulon, avant l'embonpoint. J'avais tout deviné : l'allure de l'artiste reste un peu paysan, la tournure du paysan corrigé par le bohème, la physionomie du bohème transfiguré en père de famille, et même la mélancolie profonde des yeux fauves, et surtout les longs cheveux roulant en boucles sur la feuille de papier, encadrant le front, taquinant la plume qui court.

            Oh ! les cheveux ! les longs cheveux ébouriffés, hérissés, tourmentés, en coup de vent, faisant concurrence à l'astre et à la broussaille ! On me trouvera peut-être sévère ; mais je suis de ceux qui pensent — une expression d'homme d'État préparant un effet à la tribune ! — que le sacrifice des chevelures est la plus dangereuse des concessions à la bourgeoisie moderne. En politique, couper ses cheveux, c'est couper sa queue : le programme de Belleville a été tué par le cosmétique. Floquet a remisé son chapeau légendaire au musée des souvenirs de jeunesse ; mais il a gardé ses cheveux : je salue Floquet. Malric, député socialiste de Narbonne, sacrifia son chapeau et ses cheveux : il n'a pas été réélu. Alfred Naquet a laissé entamer sa toison ; il est sénateur. Dante, modifiant son grand vers de la désespérance, pourrait écrire sur la porte du Palais-Bourbon :

 

Chi si taglia i capelli !

 

            En littérature, il y a une affinité entre la disparition subite des chevelures connues et l'abandon des braves camarades du temps de misère. La transformation opérée, on a quelquefois encore beaucoup d'esprit, — tout le monde comprendra que je fais une concession à mes contemporains, — mais on a cessé d'être un bon garçon. Méfions-nous des tribuns et des poètes qui nouent des relations avec les garçons coiffeurs !

            On annonça un matin, dans une feuille du midi, que je venais de me faire couper les cheveux. — Encore un tour des jésuites ! m'écriai-je en baissant la tête ; et je fus aussi désolé qu'Annibal sur les ruines de Carthage. O reporters, mes amis, dites de moi tout ce que vous voudrez ! Dites que j'ai mangé la grenouille de mon comité ! Dites que je fais partie d'une agence de renseignements pour les séparations de corps ! Mais ne dites plus que je me suis fait couper les cheveux ? Et si je commets jamais cette faute, rappelez-vous que je vous ai souvent fourni de la copie : ne divulguez pas ma trahison !

            J'aurais été cruellement désappointé, si j'avais rencontré quelque part un Cladel peigné à la manière des vers classiques. Ce désappointement me fut épargné. Le jour ou les hasards de la vie parisienne nous mirent en présence, nos cœurs se mêlèrent, nos cheveux aussi. A présent, lorsqu’il nous arrive d'entrer ensemble, bras dessus, bras dessous, dans quelque grand café du boulevard, les bourgeois nous prennent pour deux joueurs de clarinette qui viennent compter leur recette du pont des Arts. Et je ris sous cape, tandis que mon Cladel, à moitié enseveli sous l'avalanche des boucles entortillées, me lit, avec des roucoulements d'auteur, en scandant la période, en appuyant sur l'épithète trouvée, sur le verbe mis en relief, en modulant sa prose toute trempée de musique et de rythme, quelque chronique attendue par le metteur en pages, quelque chapitre inédit d'un roman qui fera sensation dans le monde des purs amateurs.

Clovis Hugues

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Published by éditions la brochure - dans Léon Cladel
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