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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 17:55

Charles Louis de Saulces de Freycinet, né à Foix (Ariège) le 14 novembre 1828 et mort à Paris le 14 mai 1923, est un homme politique et ingénieur français. Il sera un grand serviteur de l'Etat. Centriste comme Léon de Maleville qu'il évoque, son témoignage ne nous apprend rien de spécial, mais on constate que comme beaucoup d'autres, sa vie ne sera plus, après le coup d'Etat, ce qu'elle était avant. Il sera conseiller général du Tarn et Garonne dès 1864 (la passion du politique le reprendra vite) sans le soutien du gouvernement.

Jean-Paul Damaggio

 

Souvenirs

"Louis-Napoléon était désormais maître de l'heure. Sous l'empire de réminiscences historiques, dit-on, il la fixa au 2 décembre suivant. Dans la nuit du 1er au 2, tous les ordres furent donnés et, le 2 au matin, Paris se réveilla dans le décor d'un coup d'État. Cet événement n'aurait pas dû me surprendre, car depuis de longs mois il me paraissait inévitable. Néanmoins il me plongea dans la stupeur. C'est qu'il y a loin d'une prévision en quelque sorte théorique à la réalité brutale et soudaine qui se dresse devant vous. J'habitais à cette époque rue des Beaux-Arts, avec mon ami Audoy. Le 2 décembre, au point du jour, le concierge fit irruption dans notre appartement, en s'écriant « Il y a eu un coup d'État cette nuit ! Les rues sont pleines de monde. » Nous nous habillâmes vivement et, sur le pas de la porte, nous rencontrâmes Lasserre, accouru de la rue de Seine pour avoir des nouvelles.

Nous nous dirigeâmes tous les trois vers la place du Louvre et la rue de Rivoli où, malgré l'heure matinale, la foule était déjà considérable. Nous nous approchâmes d'un groupe arrêté devant une affiche en gros caractères. On lisait :

« Au nom du peuple français, le Président de la République décrète

ART 1. L'Assemblée nationale est dissoute.

ART. 2. Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée.

ART 3 Le peuple français est convoqué dans ses comices à partir du 14 décembre jusqu'au

31 décembre suivant.

ART 4. L'état de siège est décrété dans l'étendue de la 1ère division militaire.

ART 5. Le conseil d'État est dissous.

ART 6. Le ministre de l'Intérieur est chargé de l'exécution du présent décret.

Fait au palais de l'Élysée, le 1er décembre 1851.

« Louis-NAPOLEON BONAPARTE.

Le Ministre de l'Intérieur De Morny."

 

A côté de ce décret s'étalaient deux proclamations : l'une, qui rassurait les Français sur la famille, la propriété, la religion, le maintien de l'ordre ; l'autre, qui posait les bases de la Constitution que le suffrage universel aurait bientôt à sanctionner. Dès maintenant, il était appelé à dire par oui ou par non s'il approuvait la conduite du Président, qui, selon son expression, « était sorti de la légalité pour rentrer dans le droit ».

D'autres groupes se formaient un peu plus loin. Chez tous l'attitude était la même. Après avoir parcouru les affiches, les passants reprenaient leur chemin sans émettre de réflexions quelques-uns paraissaient contenir leur colère ; d'autres, plus nombreux, réprimaient un sourire. J'ai entendu des ouvriers murmurer entre eux « C'est bien fait ! » L'Assemblée avait lassé la patience du pays ; d'ailleurs, la forme du gouvernement n'étant pas mise en question, il ne semblait pas à beaucoup de gens qu'il y eût lieu de s'émouvoir.

Le coup d'État ne rencontra pas à Paris de résistance sérieuse. Sauf au boulevard Montmartre, où la répression fut sanglante et où les victimes appartenaient surtout à la bourgeoisie, la population se montra plutôt passive. Les ouvriers se tenaient à l'écart, comme s'ils éprouvaient une joie secrète à voir se retourner contre le parlement la violence dont celui-ci avait usé vis-à-vis d'eux trois ans et demi auparavant. Le souvenir des journées de Juin planait sur le Deux-Décembre. Aussi, lorsque de courageux représentants tels que Baudin firent appel à la foule, leur voix ne fut pas entendue. Le gouvernement, au surplus, avait pris ses mesures. Pendant la nuit, tous les points stratégiques furent occupés ; les membres importants de la Chambre, Thiers, Changarnier, Cavaignac, Bedeau, Lamoricière, Charras, les questeurs Baze et Le Flô, etc., arrêtés à leur domicile, furent conduits à Mazas. Dans les départements, en dépit de la tendance à recevoir de Paris les révolutions toutes faites, de nombreux soulèvements éclatèrent ; mais leur défaut d'ensemble les rendit peu dangereux et l'autorité sévit avec la dernière rigueur. (Lire sur ce sujet le livre vibrant et documenté d'Eugène Ténot.) Dans ses comices, le peuple français, par près de sept millions et demi de suffrages contre moins de sept cent mille, ratifia la conduite du Prince. A la même majorité, les 20 et 21 janvier 1852, il accepta la Constitution qui lui était soumise. Virtuellement, selon la prophétie de M. Thiers, "l'Empire était fait". Le sénatus-consulte qui le proclama dix mois plus tard ne fut, dans l'opinion de tous, qu'une formalité.

Depuis, on a discuté la part effective que Louis- Napoléon prit au coup d'État. Les uns, pour atténuer sa responsabilité, les autres pour le rabaisser dans l'histoire, ont prétendu qu'au dernier moment il hésita, que livré à lui-même il aurait reculé devant la violation de ses serments et les périls d'un attentat. On le dépeint même comme affaissé dans un fauteuil et presque insensible à ce qui se passait autour de lui ; de Morny et de Persigny auraient tout machiné. J'ignore sur quels documents on s'appuie pour justifier une telle version, qui est en opposition avec toute la conduite du Prince. Comment concilier une pareille défaillance avec le calcul, la ténacité, le sang-froid qui ont dicté ses actes depuis le lendemain de la révolution de février ? J'ai entre les mains un document qui certes ne montre pas Louis-Napoléon désemparé dans la soirée du 1er décembre. C'est un billet de quelques lignes, mais combien éloquent Il est adressé au ministre du Commerce et de l'Agriculture, Lefebvre Duruflé. En voici le texte

Elysée le 1er  décembre 1851.

« Mon cher Monsieur Lefebvre Durutlé,

Je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi je ne vous ai pas mis dans ma confidence et pourquoi je vous remplace momentanément[1]. Mais croyez que je vous conserverai toujours les mêmes sentiments de haute estime et d'amitié.

« LOUIS NAPOLEON.

« Demain l'Assemblée sera dissoute. »

 

L'enveloppe de la lettre portait ces mots :

A lui seul.

Monsieur

Monsieur Lefebvre Duruflé

Ministre du Commerce

Le président de la République.

PRESSÉE[2]

 

Le tout, billet et adresse, est de la main du Prince. L'écriture est ferme, régulière, sans aucune trace d'hésitation. Peut-on supposer que l'homme qui envoyait de telles missives, à pareille heure, n'était pas absolument maitre de lui-même ? Non, il n'y a pas de doute. Louis-Napoléon fut bien, jusqu'à la dernière minute, le cerveau qui conçoit et la volonté qui dirige. La responsabilité du coup d'État lui appartient tout entière.

Les mots mis en italique ici sont soulignés dans l'original.

 

Ce dénouement tragique changea totalement le cours de mes idées. Autant jusque-là je m'étais attaché à la politique, autant je m'en éloignai, pour fuir les pénibles souvenirs qu'elle me laissait. Je résolus de m'absorber dans ma profession d'ingénieur, que j'allais avoir l'occasion d'exercer. Mes études à l'Ecole des Mines prenaient fin et, à l'automne de 1852, je fus nommé au poste de Mont-de-Marsan. Je ne mentionnerais pas ce détail de ma carrière, s'il ne m'avait mis en contact avec trois personnalités qui venaient de remplir des postes importants et dont les noms m'étaient familiers.

Une étude géologique sur le bassin de l'Adour, entreprise de concert avec M. Crouzet, ingénieur des Ponts et Chaussées à Dax[3], me fit connaître l'un des principaux propriétaires riverains, M. Duval, dont les terrains offraient des indications intéressantes. Il me proposa de passer quelques jours chez lui, pour faciliter mes explorations. Je croyais m'y trouver seul ; j'y rencontrai M. Léon de Maleville, son gendre, ancien ministre de l'Intérieur de Louis-Napoléon, M. Léon Faucher, son collègue et son successeur, et enfin M. Duclerc, sous-secrétaire d'État de M. Garnier-Pagès, puis ministre des Finances sous la Commission exécutive.

Il est difficile d'imaginer trois types plus dissemblables. M. de Maleville, grand et puissant, haut en couleur, d'humeur joyeuse, fécond en anecdotes qu'il racontait avec beaucoup d'esprit et, sous ces dehors expansifs, très fin, très maître de lui, très observateur; M. Faucher, sec et maigre, plutôt débile, toujours froid et correct, ne s'abandonnant jamais et d'une tenue parfaite; M. Duclerc, très correct aussi, fort sérieux, mais, dans l'intimité, gai et piquant, d'une rare sûreté de jugement et d'une fidélité politique à toute épreuve. Je causais souvent avec ce dernier; nos souvenirs de 1848 nous rapprochaient. Il me confia ses projets et me donna quelques conseils. Nous nous quittâmes bons amis et nous eûmes plaisir à nous retrouver au Sénat, après la guerre de 1870. Il me succéda à la présidence du Conseil, en 1882.

M. de Maleville, que j'avais vu une fois à Montauban, dont il était le député, me mit promptement à l'aise par sa rondeur. Cependant je n'eus pas avec lui les mêmes épanchements qu'avec M. Duclerc, la différence d'âge était trop grande. J'essayai de le faire parler sur sa sortie du ministère, qui avait eu du retentissement[4]: il s'était séparé du Président, croyait-on, pour ne pas lui livrer certains papiers d'État, relatifs à l'échauffourée de Boulogne. Il éluda la conversation, mais à quelques traits acérés je reconnus que sa courte collaboration avec le Prince n'avait pas dû être très cordiale. "

                                               Charles de Freycinet



[1]Le caractère de M. Lefebvre Durutlé le rendait en effet peu propre à figurer dans une conspiration.

[2]Les mots mis en italique ici sont soulignés dans l'original.

[3]Cette Étude a été publiée dans les Annales des Mines, en 18M.

[4]François Jean Léon de Maleville dit Léon de Maleville, né à Montauban le 8 mai 1803, mort à Montauban le 28 mars 1879, homme politique français. Sous-secrétaire d'État à l'intérieur du 2 mars 1840 au 9 octobre 1840 dans le Gouvernement Adolphe Thiers. Ministre de l'Intérieur du 20 décembre 1848 au 29 décembre 1848 dans le Gouvernement Odilon Barrot. Député du Tarn-et-Garonne de 1834 à 1848, et de 1871 à 1875. Député de la Seine de 1849 à 1851. Sénateur inamovible de 1875 à 1879

 

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