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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 18:18

La Revue Socialiste d’octobre 1886 Jules Renard (1864-1910) nous présente Cladel (dans le numéro précédent avait écrit une lettre à la plèbe). Cette fois je peux donner son texte en entier. Un bijou. Avec l’écrivain je dis : « Je l’aime cet homme ! » JPD

 

LEON CLADEL

 

La plupart des époques de l'art français ont eu leurs indépendants et leurs irréguliers, dont les figures pleurent ou rêvent en marge de l'histoire des Lettres : face blême de tire-laine au temps des poètes, valets de cour au sourire attendri de rimeur de rondes d'enfants, François Villon ou Fabre d'Eglantine. Les plaintes de mauvais garçon de celui-là restent, alors qu'oubliées sont les galantises de pître de Marot, et les marmousettes de faubourg enfilent encore leurs aiguilles de bois aux flonflons du dantoniste, qu'il rimait alors que dans l'air fumait la poudre du canon d'alarme, et grondait la carmagnole rouge de la place Louis XV :

Il était une bergère,

Et ron, ron, ron,

Petit patapon

Rire souffrant d'artiste réfractaire cinglant l'art servile, ou bouquet des champs humé entre les fusils de Pitt et de Cobourg et la guillotine des clubs, vraies ou fausses, ces silhouettes charment ceux qui, comme moi, se plaisent à crever du front les brumes du passé, pour y entrevoir rougeoyer le brandon des Jacques, et ouïr murmurer la cithare des trouvères.

En notre temps, où la foule anonyme et souffrante de toutes les glèbes, la foule aux millions de têtes roulantes, dont on n'a vu encore que les chefs gris des porte-drapeaux, va donner l'assaut au vieux monde social, temps que j'aime, ils sont trois ou quatre: d'Aurevilly, ce sardonique gentilhomme misanthrope, d'autres, et Cladel, qui ont poussé librement, bercés sur des genoux pointus de douairière ou endormis avec des légendes de montagnes, sous les planchers poutrelles des habitations paysannes, et ne relèvent d'aucun, seuls dans le sillon original qu'a ouvert leur plume.

Cladel est un latin. Tout gamin, son nom me fut familier. Moi, dont la songeuse enfance faubourienne a grelotté dans les rues de neige de Paris assiégé, et blêmi d'angoisse derrière les vitres matelassées de notre logis, durant la Semaine de mai, tandis que les obus du cimetière de l'Est écorchaient les toits, sur nos têtes, et qui en ai peut-être gardé cette peur nerveuse du sang qui fait trembler d'effroi mes coudes, à la moindre plaie rouge chez autrui, j'ai subi mes premières fièvres littéraires en lisant les Va-nu-pieds.

Ce fut dans une boutique basse de la rue Biaise, un cabinet de lecture peuple, dont le mauvais poêle en fonte puait la suie et les livres le suif, et où j'allais, les soirs d'hiver, mes poings de moins dans mes culottes trop larges, durant deux heures, aimer des reines et rosser les gardes du Cardinal, avec les fantoches à moustaches de Dumas, ou cruellement trépigner de joie aux hurlements du jésuite Rodin mordu par les moxas d'Eugène Sue, que j'ouvris ce livre fait de la vie et des souffrances des miens, des siens aussi à ce plébéien artiste dans les veines duquel coule un peu du sang chanteur des Virgile et des Horace latins. C'était presqu'un volume de luxe, aux marges fortes, aux caractères purs. Il fleurait l'aristocratie lettrée, ce poème de gueux avec sa préface limpide à Julia Mullem, toute trempée de bonté gouailleusement attendrie. Je sais par cœur aujourd'hui ces quelques trois cents pages dont la forme magique et souple, inconsciemment, déjà me charmait, alors que, en tournant les feuillets de lendemain de défaite, de Revanche, dans mon cerveau de mioche précoce et rancunier, passait le souvenir de ce dimanche de printemps, où, tout le matin, les vitres tremblèrent aux derniers rires de la fusillade, et où, le soir, mon père s'alita, après avoir brûlé sa vareuse et son képi de fédéré. Ah ! Nazi, Quoël, Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, Auryentis-Auryentis : idiote à teint de buis, à chef en manche de quenouille et à perruque de chanvre sale, paysans blonds, aux yeux lumineux, au front couleur d'alude fauve, je vous aimai, autant que maintenant, passé compagnon dans l'épuisant et cher métier des lettres, j'admire celui dont vous êtes issus, qui vous tailla dans sa chair, chair de peuple comme la vôtre, qui vous créa de son cerveau, cerveau d'artiste souffrant comme le tien, Montauban-tu-ne-le- sauras-pas, à toi qui le fis, lui, de ton sang.

« Suum cuique » seul ! oui, maître, vous êtes seul, à les faire ainsi, dans votre langue avancière, plus pure et plus riche que notre patois incorrect, vus à travers votre âme, nos pères, nos aînés, nous tous, tâcherons de l'idée, ilotes du sol ou serfs de l'usine!...

Je le vis un jour, sur une page de Gill, à l'étalage d'une librairie; il avait le front dur, barré d'une ride colère, la tête penchée par la puissance du col, les muscles carrés, ses poings énormes reposaient sur une pioche. Ce piètre dessinateur, caricaturiste de génie, l'avait étançonné dans ses sabots, comme un jouteur de fête nautique. Dans ses yeux aux sourcils joints, flambait seul l'amour têtu des Celtes pour la liberté ; son casque sans cimier en cheveux lourds et tordus était une crinière d'Arverne : un chef de Bagaudes sous Carinus. Gill s'est trompé. Il y a vingt siècles de lentes, mais constantes études philosophiques, entre Vercingétorix et Cladel, et soixante générations métisses, arabes et latines, latines et gauloises, depuis le siège d'Alésia.

Je le revis un matin, chez lui. Il est très vieux. Sous la toison drue de ses cheveux crêpés, on sent courir et frisonner l'idée dans les bosses du crâne. L'ovale du visage légèrement allongé à l'orientale, reste très pur dans la barbe fatiguée. Il a les lèvres pâles, mâchées, la bouche malade. — Avez-vous remarqué qu'il a beaucoup de ces demi-sourires souffrants chez les enfants pauvres et les artistes sincères. Je l'ai vu rire pourtant, d'un rire de petiot ; ce penseur se plaît à feuilleter des images anglaises, son front gris de rêveur las, penché entre les têtes dorées ou brunettes de ses Allés et de son fils sur l'album ouvert. Non, ce n'est là ni le paysan farouche de Gill, ni le Christ au Calvaire d'Alfred le Petit. Il a bien pourtant des épaules fermes de belluaire. Ses yeux changeants ont bien cette mélancolie, insaisissable comme leurs nuances diverses toutes striées de fils lumineux à reflets de métal, et qu'on voit rouler dans les prunelles des bêtes douloureuses qu'il aime, lui, comme ses sœurs heureuses, ou malheureuses, qui sait! de la privation de ce tourment à la fois que cette supériorité : la pensée ; mais il n'a ni le front bas et bossu des Pastouraux, ni la sérénité dévotieuse des apôtres-prêcheurs, qui devait relever le crâne du Nazaréen sous les épines de sa couronne. Son teint même, teint de nomade ou de laboureur, s'est affiné, a pris un peu de la fièvre de sa vie. Ce n'est ni Spartacus, ni Jésus ; c'est un homme vieux de la vie, un artiste malade de l'art. Il a les mains fines, dont la sensibilité frisonnante semble exagérée, des mains à toucher d'aveugle, des doigts à caresser les chats. En lui l'enthousiasme seul est jeune. Cet homme était un candide. En Grèce, il eût été rapsode, à moins que, esclave révolté, on l'eût jeté aux lamproies. Parmi nous, il a souffert, et, encore plus, vu les autres souffrir. Savant il a souffert pour le savoir ; artiste, il a souffert pour l'art; homme de plèbe, il a voulu souffrir avec la plèbe saignante et procréatrice, et donner son coup de pioche d'ouvrier du livre aux vieilles iniquités sociales, au système ploutocratique du capital, dont, peut-être, il aurait pu devenir un des consuls.

Oui, c'est là une de ces figures songeuses, au regard mélancolique et profond, que nos neveux aimeront à retrouver dans les brumes du passé, au-dessus de son œuvre, aux fièvres viriles de laquelle grondera leur sang de jeunes hommes, comme un portrait de mort pensif sous le toit de ses fils vivants.

Il y a deux noms dans le passé de Cladel : celui d'un aîné, Baudelaire, celui d'un compagnon d'adolescence, Gambetta. C'est à l'école du premier, cet étrange génie qui souffrit plus, peut-être, à fixer dans ses livres implacables la chanson de ses nerfs, que de l'exacerbation maladive de ceux-ci mêmes, et à qui,, depuis, nombre de parasites de lettres s'attachèrent coiagne le gui au chêne, et en vécurent, qu'il a pris cette conscienciosité de la forme jamais satisfaite, épurant encore son idéal à mesure que l'œuvre produite s'en rapproche.

Mais, tant était vif et personnel son tempérament artistique, il a gardé, intégrale, son originalité propre, à côté et après cette autre si différente de la sienne. Ceux qui s'étonnèrent de l'intimité du grand curieux des villes et de leurs vices, et de ce poète au verbe chaud comme les lourds soleils thermidoriens, et grondant comme la basse sourde des blés, me semblent avoir mal connu Cladel. « Un pâtre qui a du coton dans les oreilles, » a dit symboliquement Vallès. Peut-être : il a toutes les maladies philosophiques de notre civilisation bâtarde. Souvent, je me suis plu à imaginer un Cladel illettré ; et, non, il n'eût pas été un paysan ordinaire. D'ailleurs, il s'est battu avec la misère, et a vieilli sous l'Empire. Même, une obsession nerveuse lui en est restée, une haine de maniaque pour le joug ancien, qui le poursuit encore. — Il y eût tant d'alcooliques, de fous et de pendus, dans cette poignée

d'années ouverte et fermée par du sang : Décembre et Sedan. — Non, Cladel n'est ni un brutal, ni un farouche. Il y a chez lui tout un côté de tendresse déliée, qu'on ne veut pas voir ; tel de ses poèmes embaume comme un bouquet d'églogue. Lisez son livre d'amour, celui que tout poète a fait de son cœur, au moins une fois en sa vie : le Bouscassié. Il y a des pages d'une fraîcheur de ruisseau bleu, de délicates marguerites d'amoureux séchées entre chaque feuillet. Ses amants disent : ma rose, ma fleur ; ses vierges répondent : Mon roi. Oui, cet homme était un candide. Mais il a voulu faire l'histoire de son sang : son œuvre est une œuvre d'atavisme.

« Arrivé du fond du Quercy, ma sauvage province, avec le tocsin des « marteaux sur l'enclume dans le cerveau, et dans les yeux, les éclairs « bleus des socs de charrue, enflamboyés par le soleil, j'ai voulu peindre les uns, noter les autres, et faire ahaner la foule des hommes de « terre et d'usine dont je suis issu, dans les bruits de ceux-là et « les éclairs de ceux-ci ; » a-t-il dit dans sa superbe dédicace de Na-qu'un-oeil à la Plèbe ; et il s'est ployé sur les pages blanches.

Je n'ai ni le goût, ni l'envie de faire de la critique littéraire, cette cuistrerie d'impuissant ! mais je crois que c'est là qu'il faut chercher la cause du manque de qualités analytiques, que quelques artistes de bonne foi ont reproché à Cladel. Il ne fait que de souvenir. Et, à mon avis, là est aussi sa plus grande force, peut-être ce qui constitue réellement sa puissante individualité. Ses joies, ses deuils, sa bonté, mouillent les phrases, sourient entre deux adverbes. Quatre de ses lignes valent une signature : Le symbolisme aussi, grandit ses héros : Il y a vingt vies et toute une philosophie dans Ompdrailles. Faux ? Que non ! ce fils de paysan, qui, après avoir dessiné, les yeux brouillés de larmes filiales, ce rude et sévère Montauban-tu-ne-le-sauras-pas, paysan lui-même, a su faire ricaner sournoisement cet effroyable bon; homme de la Croix-aux-bœufs. Mais il les aime, si atroces qu'il les ait peints dans Par devant Notaire, si bassement lâches et quels que les aient faits vingt siècles de servitude superstitieuse, ceux de chez lui, de sa province qui fume, chante, verdoie et fleurit dans ses livres. Son Mi-Diable est un singulier exemple de ces souvenirs d'adolescent, revus et écrits par l'homme vieilli. Les caractères sont grossis, outrés même, par le temps de nuit qui sépare la conception de l'œuvre du travail de forme. Tout petit, j'ai entendu des guerres atroces, contées ainsi par un vieillard manchot....

A ce désillusionné, il est resté une immense bonté. « Ne vous le dissimulez pas mon cher enfant, — me disait-il un jour ; — l'aurore de la démocratie est le coucher du soleil de l'art ; mais, le bonheur de tous est là. » Il souriait, cet artiste, qui, toute la vie a cru en l'art, et a vécu de sa foi. Je l'aime, cet homme! Oui, une immense bonté : que de fois n'ai-je perçu sa voix se couvrir, ses yeux se voiler subitement, alors qu'il laissait crier et couler sa colère de citoyen sur la mémoire de son camarade de collège, mort corrompu ; de celui à qui il avait fait sa part de tendresse qui, toute, n'a pas été noyée dans le mépris : Gambetta. Et durant la journée de funérailles du Tribun, il resta à la fenêtre haute de sa villa de reclus, à Sèvres, seul, taciturne, le regard mouillé et perdu dans les brumes roulant au-dessus de l'amoncellement gris et brouillardeux de Paris.

Souvent, les soirs de pluie ou de grand froid, cassé au-dessus de son feu de coke, entre son chien aveugle et son chat frileux au râble pelé par la chaleur du foyer, cendreuil à peine cinquantenaire, des noms de camarades disparus montent inconsciemment à ces lèvres : Bataille, Sylvestre, d'autres. Alors, il semble vieilli encore, tout d'un coup ; il parle la voix changée, les yeux douloureux, affaissé brusquement. Puis, il se lève et se détourne lentement, pour sourire à Julia Mullem et baiser au front ses filles et ses fils...

Oh ! Maître, savez-vous combien nous sommes, nous, à vous admirer et à vous chérir !

JULES BERNARD Paris, septembre 1886.

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