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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 13:40

LÉON CLADEL, Poète1[i]

 

Nos lecteurs ont pu apprécier les qualités de facture dont Cladel a su faire preuve dans son poème « Les Montagnards». Pour la plupart des lettrés pourtant, Cladel n'est qu'un prosateur, un puissant prosateur sans doute, mais non un écrivain en vers ; pour quelques-uns son bagage poétique se réduit à « Mon Ane », le magnifique sonnet où se retrouve son âme débordante d'amour et de pitié pour les bêtes.

Maurice Bouchor me disait récemment dans quel religieux silence Cladel était écouté, vers 1880, dans les réunions littéraires de l'époque, lorsque de sa voix harmonieuse de méridional, dominant l'assemblée de sa belle figure de Christ, il récitait

 

MON ANE

Il avait sur l'échine une croix pour blason

Poussif, galeux, arqué, chauve et la dent pourrie,

Squelette, on le traînait, hélas! à la voirie,

Je l'achetai cent sous; il loge en ma maison.

 

Sa langue avec amour épile ma prairie

Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,

La broussaille et les feux sanglants de l'horizon

Sa croupe maintenant n'est plus endolorie.

 

A mon approche, il a des rires d'ouragans,

Il chante, il danse, il dit des mots extravagants

Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.

 

Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois,

Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois;

Va, je te comblerai d'honneurs et de provende.

 

Moulin de la Lande en Quercy (avril 1865).

(Parnasse contemporain, 3e série 1876.)

 

Certes, la pièce est belle, mais Cladel n'est pas l'auteur de ce seul petit chef-d'œuvre. Il a ciselé bien d'autres joyaux et son nom brille dans les recueils du Parnasse Contemporain à côté de ces noms illustres Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Catulle Mendès, José-Maria de Hérédia, Léon Dierx.

Lié avec Louis-Xavier de Ricard, il fréquentait en effet le groupe réuni autour de l'éditeur Lemerre. Est-ce à dire qu'il faut le ranger parmi les Parnassiens ? – Si l'école parnassienne est avant tout celle de la beauté plastique et de l'impersonnalité poussée jusqu'à l'indifférence, l'épithète de Parnassien ne lui convient guère. A vrai dire, ce fut un poète, un poète original, qu'il est bien difficile de classer dans une école. Son talent est joliment nuancé, son vers, qui revêt ici le manteau classique, est là nerveusement coupé comme celui d'un symboliste. Toujours pénétré de sentiment, il déborde souvent de passion.

Pour permettre au lecteur de juger de la diversité de son talent, je vais citer quelques pièces poétiques de Léon Cladel. Quelques-unes sont rigoureusement inédites. Les autres ont paru, il y a très longtemps, dans des revues comme le Boulevard, la Jeune France, la Lauzeto, (l'Alouette), et sont fort peu connues.

 

 

I. POÈMES IMPIES

C'est surtout de 1858 à 1862 que Cladel écrivit ses vers (plus tard, il se consacrera à son œuvre de prose) et c'est précisément à cette époque qu'il recevait des leçons de style de Charles Baudelaire, ce magicien ès lettres, comme il se plaisait à l'appeler.

Aussi ne faut-il pas s'étonner, s'il a rimé quelquefois sur les thèmes familiers à son maître. Comme son maître, il a chanté les hommes, qui dans leur ardent désir de connaître veulent

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

C'est surtout dans son beau poème des Carriers, qu'il a magnifié le défi de l'homme à la Divinité. Il serait trop long de publier ici cette pièce de 300 vers inédits, écrite en 1862 et dédiée à Jean Richepin, l'auteur des Blasphèmes, qui en possède le manuscrit ; mais nous pouvons citer trois sonnets inspirés par la même idée de révolte.

Lisez, voici de nouveaux Titans, qui veulent escalader le ciel :

L'ÉCHAFAUDAGE

Dôme ou tour, quel est donc l'éternel monument

Qu'ils veulent ériger, tous ces nains périssables?

Le front de leur machine atteint le firmament;

Elle pousse ses pieds au plus profond des sables.

 

Immense elle projette impétueusement

Ses bras, ses mains, ses doigts, ses nerfs inextricables

Elle a je ne sais quoi d'étrange, d'alarmant,

On n'ose interroger ces vis, ces pieux, ces câbles.

 

Cent mille, un million, un milliard suspendus,

Au grand échafaudage, ils montent éperdus.

L'un d'eux au ras du ciel « Des clous, des ais, des toiles,

 

Deux poutres, compagnons, et nous sommes rendus 1 »

« Ni bois, ni fer! » Alors, mordant ses poings tordus

Encore un peu, dit-il, nous touchions aux étoiles! »

(Paru dans le Boulevard, du 9 novembre 1862.)

Voici, par contraste, les hommes qui veulent sonder les mystères du sein de la terre.

LE PUITS

A J. Barbev d'Aurevilly.

Ténèbres. La nuit pleure. Il s'élève des ombres

Du gouffre un bruit qui porte au coeur; désespéré

Clapotement de mains fouillant des fanges sombres

Le puits sanglote; un homme y parle « Je vaincrai !

 

J'ai sondé l'insondable, enfin. Enfin – Mes nombres

Sont exacts, mon calcul, cette fois, bien tiré. »

Tout à coup retentit un choc de lourds décombres

On n'entend plus la voix en l'abîme foré.

 

Au ciel morne la Lune apparaît en tunique

De lumière et projette un regard ironique

Au fond du puits où meurt ce cri prodigieux

 

« Trois fois maudit soit Dieu! Je voyais le mystère

Des profondeurs; j'étais aux boyaux de la terre,

Ma lampe s'est éteinte. Allumez-vous, mes yeux! »

(Inédit.)

 

Mais triomphe! Si les hommes n'ont pu escalader le ciel ; s'ils n'ont pu sonder les mystères du sein de la terre, ils se sont du moins rendus maîtres des airs et c'est dans une vision prophétique que Cladel nous dit le rêve d'Icare réalisé, qu'il nous dépeint « l'Hippogriffe invincible », c'est-à-dire l'avion ou plutôt le dirigeable, sur lequel les humains pourront prendre « le ciel pour cible ».

 

 

LE MONSTRE

 

II arrive, il regarde, il fume, il crache, il passe,

II est passé le grand monstre admirable, issu

De l'homme, il est passé, l'avez-vous aperçu

Mordant le mors, hurlant la faim, mangeant l'espace?

 

Où va-t-il où va-t-il avec sa carapace

De fer, ses yeux de sang, le feu qu'il a reçu

De Prométhée? Il hurle, il tonne, il est rapace

Et veut dévorer Dieu qui ne l'a pas conçu.

 

Il le dévorera, vous verrez! Et la nue

S'ouvrant avec horreur à la bête inconnue,

Aura les flancs troués par ses sabots d'airain.

 

Il vole, il monte, il est son propre souverain,

L'hippogriffe acharné, l'hippogriffe invincible

Il vient de terre, il monte, il a le ciel pour cible.

(Paru dans la Jeune France.)

 

Ainsi Cladel nous montre l'homme victorieux dans sa révolte, tandis que Baudelaire, après avoir blasphémé, se met à genoux et s'écrie :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance.

 

Dans cette différence d'attitude éclate l'antagonisme de deux tempéraments, que la passion du beau devait pourtant lier l'un à l'autre d'une étroite amitié. (à suivre)



[i] 1. Voir la Nouvelle Revue du 15 novembre et 1er décembre 1919 pour deux autres articles que je vais reprendre sur le blog

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Published by éditions la brochure - dans Léon Cladel
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