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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 10:33

 

En 1898 l’idée d’un buste réalisé par Rodin à la gloire de Cladel est lancée. L’écrivain est mort depuis six ans et dans la Revue socialiste de Benoît Malon, Robert Bernier trace le portrait de son maître. Reproduire ici tout l’article (que l’on peut nous demander) serait trop long, donc voici quelques extraits significatifs.

Xavier de Ricard

Cette référence à l’animateur du félibrige rouge, nous rappelle que Cladel fut un des fondateurs de l’occitanisme comme l’a démontré de belle manière Georges Passerat au colloque Cladel de Montauban :

« Et Cladel, comme l'a remarqué justement Xavier de Ricard ne crût pas que, sous prétexte de démocratiser l’art, il put le vulgariser. Notre regretté maître a été un apôtre de la vérité, il a été surtout — et c'est là le grand exemple de sa vie — une des plus humaines et des plus belles personnifications de la Bonté, — non point peut-être de la Bonté passive et résignée, mais de la Bonté active et révoltée qui veut que l'Amour soit basé sur la Justice !

Car, s'il était doux, accueillant aux humbles, aux ignorants, aux pauvres, il avait la robuste et sainte haine de tous les parasites, de tous les exploiteurs de l'Humanité. A ceux-là, certes, — et il avait bien raison ! — il préférait les gais moineaux francs qui picoraient à sa fenêtre, les bons toutous fidèles, toute l'animalité qui ne demande qu'à vivre en paix avec l'homme et en sa compagnie. »

Cladel était pour la fidélité mais la fidélité de combat, pour la bonté mais la bonté de combat…

Baudelaire

« En Baudelaire il trouva non seulement un ami, mais aussi un maître — qu'il devait d'ailleurs égaler — et peut-être son véritable initiateur. En la dédicace de la Fête Votive de saint Bartholomée porte glaive — Cladel dit bien qu'il n'a manqué qu'une seule vertu à Baudelaire « la foi civique » mais il déclare aussi que Baudelaire était un républicain de la veille.

C'est qu'il n'avait pas oublié — il nous la citait encore il y a un an à peine [l’article a dû être écrit pour la mort de Cladel en 92] — l'admirable préface que Charles Baudelaire avait écrite pour les chansons de Pierre Dupont [préface bien souvent oubliée (1)], préface où se trouve un véritable manifeste d'art socialiste qu'on nous permettra de citer :

« Mais par son principe même l'insurrection romantique était condamnée à une vie courte. La puérile utopie de l'école de l'art pour l'art, en excluant la morale, et souvent même la passion, était nécessairement stérile. Elle se mettait en flagrante contravention avec le génie de l'humanité. Au nom des principes supérieurs qui constituent la vie universelle, nous avons le droit de la déclarer coupable d'hétérodoxie. Sans doute, des littérateurs très ingénieux, des antiquaires très érudits, des versificateurs qui, il faut l'avouer, élevèrent la prosodie presque à la hauteur d'une création, furent mêlés à ce mouvement, et tirèrent des moyens qu'ils avaient mis en commun, des effets très surprenants. Quelques-uns d'entre eux consentirent même à profiter du milieu politique. Navarin attira leurs yeux vers l'Orient, et le philhellénisme engendra un livre éclatant comme un mouchoir ou un châle de l'Inde. Toutes les superstitions catholiques ou orientales furent chantées dans des rythmes savants et singuliers. Mais combien nous devons, à ces accents purement matériels faits pour éblouir la vue troublante des enfants ou pour caresser leur oreille paresseuse, préférer la plainte de cette individualité maladive qui, du fond d'un cercueil fictif, s'évertuait à intéresser une société troublée à ses mélancolies irrémédiables. Quelque égoïste qu'il soit, le poète me cause, moins de colère quand il dit : moi, je pense...; moi, je sens... que le musicien ou le barbouilleur infatigable qui fait un pacte satanique avec son instrument. La coquinerie naïve de l'un me fait pardonner ; l'impudence académique de l'autre me révolte. Mais plus encore que celui-là, je préfère le poète qui se met en communion permanente avec les hommes de son temps, et échange avec eux des pensées et des sentiments traduits dans un noble langage suffisamment correct. Le poète, placé sur un des points de la circonférence de l'humanité, renvoie sur la même ligne en vibrations plus mélodieuses la pensée humaine qui lui fut transmise ; tout poète véritable doit être une incarnation, et pour compléter d'une manière définitive ma pensée par un exemple récent, malgré tous ces travaux littéraires, malgré tous ces efforts accomplis hors de la loi de vérité, malgré tout ce dilettantisme, ce voluptuosisme armé de mille instruments et de mille ruses, quand un poète, maladroit quelquefois, mais presque toujours grand, vint dans un langage enflammé proclamer la sainteté de l'insurrection de 1830 et chanter les misères de l'Angleterre et de l'Irlande, malgré ses rimes insuffisantes, malgré ses pléonasmes, malgré ses périodes non finies, la question fut vidée et l'art fut désormais inséparable de la morale et de l'utilité. »

Cladel nous semble bien avoir agi conformément à ces nobles souhaits de Baudelaire...

Ce fut Baudelaire qui eut l'honneur de présenter au public le premier livre de Léon Cladel Les Martyrs ridicules. Mais avant de publier ce livre, et encore longtemps après, Cladel eût à connaître toutes les douleurs, toutes les affres de la vie du salarié. Il lui fallut pour vivre s'employer aux abattoirs ; s'engager comme homme d'équipe au chemin de fer, — il devait s'en souvenir pour écrire son Kerkadec, ses Va-nu-pieds et tant d'autres plaidoyers d'une si généreuse éloquence en faveur de ses anciens compagnons de misère. »

 

La Commune

« Le livre des Va.-nu-pieds ne parut qu'en 1873, et souleva une explosion de colères dans la presse réactionnaire — et par là il ne faut pas, encore un coup, entendre seulement les journaux dévoués à la monarchie ! Ah ! mais aussi c'est qu'ils parlaient haut et ferme, le fier langage de la révolte tous ces pacants, ces paours, ces vilains, ces manants qui se remuaient en ces vaillantes pages — Nazi, Quoël, Eral, la Citoyenne Isidore et les autres. Le gouvernement d'alors interdit le colportage des Va-nu-pieds. Il n'osa pas poursuivre. Mais trois ans plus tard, Dufaure, étant ministre fit condamner Cladel à un mois de prison pour une nouvelle publiée par l'Evénement : « une Maudite ».

Cette nouvelle a été reproduite dans les Petits Cahiers (édit. Monnier, 1885) avec cette épigraphe.

« Ah ! c'est le cri de la nature. Il faut du pain ! Il faut du pain. »

Ce court mais éloquent chef-d'œuvre fut écrit en faveur de l'amnistie, alors réclamée pour les Exilés de la commune. Dufaure, en hypocrite chattemiteux qu'il était, tenta de déshonorer Cladel en le faisant poursuivre pour outrages aux mœurs. Il eut le cynisme d'avouer - à nous ne savons plus quel homme politique — qu'en poursuivant pour le véritable motif il craignait quelque manifestation du suffrage universel en faveur de Cladel comme il s'en était déjà produit pour d'autres : « Je ne veux pas en faire un conseiller municipal ! »

S'il avait été capable, ce tartufe, de comprendre l'honnêteté d'un Cladel, il n'aurait peut-être pas eu cette crainte. Cladel fit son temps à Sainte-Pélagie.

Notre regretté maître n'avait pas été mêlé au mouvement Communaliste de 1871, mais toutes ses sympathies étaient acquises aux vaillants qui sauvèrent alors la République — tous ses écrits depuis lors en font foi. Il n'échappa cependant que par miracle aux fusillades sommaires. Il nous a conté, qu'il ne dut la vie qu'à l'heureuse chance d'avoir sur lui (au moment de son arrestation  par les soldats de Versailles) une carte d'employé à la ville signée Jules Ferry — ce fut le talisman sauveur.

Cladel a été un de ceux qui ont le plus contribué à la réhabilitation de la Commune de Paris. Et il nous souvient à ce propos d'un fait qui témoigne de ses sentiments d'une manière bien précise.

Certain membre de la Commune qui depuis est devenu un romancier à succès — et que je ne veux pas nommer autrement — avait été accueilli à Sèvres comme Cladel savait si bien accueillir. C'était au retour de la Calédonie. A table on évoqua naturellement la lutte, la répression, l'exil, et Cladel enthousiaste - exalta les fédérés. Avec un sourire narquois, l'ancien membre de la Commune osa railler les sympathies que Cladel exprimait avec sa fougueuse franchise. Cladel l'arrêta net et plein d'indignation et de mépris montra la porte de son logis au renégat qui comprit et s'en alla. Et si je tais le nom de ce misérable, ce n'est point par peur d'un démenti mais que je juge — comme d'autres pourraient le juger si je le nommais !— qu'il est justement méprisable pour son manque de caractère et pour son mercantilisme artistique. »

 

Séverine

« Séverine, dans un article ému, un des rares articles sincères qui parurent lors de la mort de Cladel, écrivait ce qui suit, ce qui est la vérité même, et qui vaut d'être rappelé :

« Et, pourtant, que de peines, pour élever tous ces petits-là, ces cinq enfants : Judith la brune, Rachel la blonde, Eve, Esther et Marius, le fils, l'unique garçon, la folie du père... le Dauphin ! Cependant, quand un directeur disait à Cladel que, pour publier son roman, il lui demandait des concessions — un peu moins défendre les pauvres, un peu moins attaquer le riche — Cladel, sans répondre, reprenait son vieux chapeau, sa limousine de roulier, son gros bâton, son manuscrit et s'en retournait vers Sèvres, le dos un peu courbé sous le fardeau de sa déception, le pas un peu traînant, sous le poids de sa lassitude, mais portant beau le front où resplendissaient ses yeux extasiés.

Et quand il concluait :

— Rien !

— Tu as bien fait ! disait sa femme en l'embrassant.

Et les mioches, en chœur, sans savoir, tapant avec leurs couverts sur l'assiette où la portion devait être restreinte ce jour-là :

— Tu as bien fait, papa ! » »

 

La conclusion

« Oui, certes, tout respirait la bravoure, l'honnêteté en cette accueillante maison de Sèvres où Cladel a vécu les dernières années de sa vaillante vie.

A voir, à entendre Cladel et les siens on se sentait le cœur ragaillardi. Qu'ils ont été nombreux les jeunes hommes qui ont trouvé là le réconfort et le courage !

Au milieu des rires des chers enfants : — c'était, dans la salle à manger ou dans le salon, des conversations graves et sérieuses par leur sujet mais point pédantes et fort enjouées en leur tournure. On ne débinait point les confrères, mais ce qui était mieux on s'occupait des moyens de devenir utiles et bons à l'Humanité. Sur. la table il y avait toujours (comme sûrement autrefois dans la maison paternelle), un verre, quelques gâteaux pour le visiteur. Il fleurait bon là la confiance, la générosité ! Quelle hospitalité cordiale ! Oh ! chère maison où nous avons tous trouvé la parole amie, la main fraternelle.

Chaque dimanche, c'était un défilé ininterrompu d'amis»  Rosny, Margueritte, Morel, Darzens, Retté, Rodenbach, Camille Lemonnier, Georges Renard, Paul Arène, Rollinat, Benoît Malon, d'Echèrac,Lapauze, E.Reclus, Delon, Hector France, Clovis Hugues, Maurice Guillemot, Poirson, Proteau, Veidaux, bien d'autres que j'oublie étaient des familiers de la chère maison. Rodin et Dalou y venaient également. Ils y étaient venus aussi ces deux chers morts, ces inoubliables amis, le viril poète des Fauves, Fernand Icres, le filleul littéraire de Cladel — et notre regretté Jean Lombard.

Aucun de nous n'oubliera ce temps, et tous nous nous associerons au pieux hommage que quelques-uns ont projeté de rendre à la vénérée mémoire du Maître.

On sait, en effet, que les jeunes Revues ont formé un comité pour recueillir par souscriptions les fonds destinés à élever un buste sur la tombe de Léon Cladel. La Revue, Socialiste, le Spartiate, les Ecrits pour l'Art, le Semeur, la Revue Moderne et quelques autres périodiques auxquels Cladel avait accordé son appui et sa collaboration, ont fait un appel qui doit être entendu.

Rodin, qui comme Cladel le fût, est un fervent et sincère démocrate, en même temps qu'un personnel et admirable artiste, a accepté la mission de faire revivre les traits de celui dont nous nous souviendrons toujours. Nous prions tous nos camarades, tous les lecteurs de la Revue Socialiste à s'associer à notre œuvre. C'est un devoir ; car celui qu'il s'agit d'honorer a doublement mérité de l'Humanité, puisqu'il a été à la fois un génial artiste, un intègre citoyen. »Robert BERNIER.

 

1)      Je renvoie à la catégorie Baudelaire du blog de René Merle où vous trouverez un très beau texte de Baudelaire sur Daumier et au livre utile de Roger Bonniot Pierre Dupont, Poète et Chansonnier du Peuple avec un préface qu’on attend pas d’Alain Peyrefitte, Librairie Bizet Paris (on devine un Pierre Dupont présenté comme plus sage qu’il n’était).

 

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