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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 19:59

brassens.jpgMalheureusement je n’ai pas noté la date de cet article des Lettres Françaises. Sans doute autour des années 50. J’avais été ému, j’avais conservé ce texte. Alors je viens de le recopier. JPD

(Un ami vient de me donner la réponse : dans Les Lettres françaises n° 1061 du 31/12/1964.)

 

CELA fait une bonne quinzaine d'années que je connais et pratique Jean-Pierre. Je l'ai vu sans barbe. Je l'ai lu avant son premier roman. Je sais comment il parle. Il parle comme il pense. Il parle comme il vit.

A Berlin-Est par exemple, une nuit de janvier 1956, comme il rentrait de Berlin-Ouest où il avait assisté pour L'Humanité à un championnat d'Europe de boxe, mi-lourds si j'ai bonne mémoire, Stock contre je ne sais plus qui, et que ce reportage l’avait mis en retard, nos hôtes de l'Union des Ecrivains lui ayant fait observer ce manquement à l'horaire, Jean-Pierre se lança dans une histoire de cow-boys qui dura une bonne demi-heure. L'interprète en fut si dérouté — et si captivé — qu'il en oublia de traduire. Il en résulta de nombreux quiproquos. Je crois, après toutes ces années que l'histoire était bonne. Elle n'avait aucun rapport avec ce qui nous amenait à Berlin, Elle avait en revanche bien occupé le temps, détruit jusqu'à la notion même de ce retard qu'on avait reproché à Jean-Pierre.

Je pensais à cela jeudi soir. Sitôt que Claude Santelli eu commis l'imprudence de donner la parole à Jean-Pierre, j'ai su que Jean-Pierre la prendrait, cette parole, pas comme on prend la parole, sous entendu pour la rendre, mais comme on prend un cadeau, mais comme on prend son bien. Et après, bien sûr, Jean-Pierre l'a cultivée, cette parole, et nourrie, et soignée. Il se l'est économisée, gardée, fait durer, cette parole. L'a reprise, portée, accaparée, possédée, mesurée. Reprise encore le temps d'un second souffle. Il n'y avait plus que Jean- Pierre et sa parole, ce cadeau définitivement donné par Claude Santelli, Jean-Pierre dédoublé, montreur, mentor, mémoire, miroir, conteur maîtrisant son auditeur auditoire, aussi tranquillement lui-même en face de quelques millions d'auditeurs et de spectateurs qu'en face d'un copain, ou de deux, ou lorsque je le rencontre par hasard, comme l'autre soir, dans la rue.

Pour vous qui le lisez ici chaque semaine, j'atteste que c'était lui, bien lui, lui tout cru, tout craché, tout entier. Jean- Pierre Chabrol, ce soir-là, passait à la télévision. Il a bien passé l'écran à mon idée du moins.

 

Samedi soir, il y avait Brassens chez Chabrol. La caméra sur Chabrol. La caméra sur Brassens. Sur les tisons. Sur Santelli qui fume un cigare dans son fauteuil. Sur Chabrol. Sur Brassens. Sur les bûches. Les bûches n'ont pas l'air vrai. C'est de la télé-vérité. Comme le cinéma du même nom qui n'est pas du cinéma. Quant à la vérité ?

Qu'est-ce qui leur a pris ? Comme si la vérité était une fille qu'on débusquait par hasard au coin d'une rue et qu'il fallait violer en vitesse. D'abord on a peigné Chabrol. Enfin, on a trafiqué quelque chose dans sa tignasse. Il n'a pas cette mèche au naturel, comme si on avait voulu faire plaisir à la corporation des coiffeurs.

La vérité, il faut la surprendre, la séduire. Il y faut tricher, se mettre à l'affût. Savoir mentir. Jeudi soir, Chabrol était vrai, était Jean-Pierre. Il assurait lui-même sa mise en place, sa mise en scène, ses éclairages, ses arrières, ses percées. Sa voix. Homme orchestre. Chef d'orchestre de sa voix, auteur de son texte, improvisateur, comédien, public, le monde entier à lui tout seul. Mais là, ils sont deux, Brassens chez Chabrol. Et le metteur en scène a cru qu'il lui suffisait d'écouter. D'écouter qui ? Chabrol n'est pas le chef d'orchestre de Brassens. Brassens n'a pas besoin de chef' d'orchestre. On a l'impression qu'ils font ça en duplex. En triplex, avec, ailleurs, les tisons. Avec ailleurs encore, Santelli. Plus de coin du feu. Plus artifices, de communication. Chez moi mes amis guettent les défauts voyants des play-back (t) de Brassens. C'est cassé. En direct, avec les mensonges qu'il faut pour que ça soit vrai ça marcherait sans doute à merveille. Là, on sent l'étude, le retardement. Il y manque l'art. Oh, pas l'art de Chabrol, ni l'art de Brassens ! L'art de la télévision. Qu'est-ce que c'est la télévision, si ce n'est pas de l’art ?

 

 

D’OU sais-je, au fait, que ce n'est pas le vrai Brassens ? Qu'est-ce que c'est la vérité de Brassens ? Quand je l'entends chanter la fille qui fut, à la Libération, tondue, ça me semble une très vieille histoire familière, Une histoire presque enterrée, qu'il faut sortir, gratter, épousseter. Une histoire que j'avais, jusqu'à Hiroshima mon amour oubliée. Peut-être voulu oublier.

C'était aux tout premiers jours de mai 45. Je débarquais de Mauthausen. On guettait l'heure où la guerre finirait, Il faisait nuit, une nuit sans beaucoup de lumières. Je connaissais mal ce quartier de Paris. J'allais de lumière en lumière et, brusquement, dans une sorte de place assez éclairée, j'ai croisé une fille plutôt jeune, pas laide, aux petits cheveux.

Je sortais de diverses prisons et bagnes. On m'avait tondu tous les quarante-cinq jours, puis on m'avait s laissé mes cheveux, puis à Mauthausen, on m'avait à nouveau tondu, J'avais connu, là-bas, le coup de tondeuse au milieu du crâne, puis finalement acquis le privilège d'avoir le crâne uniformément rasé au rasoir. L'exode allemand avait envoyé des convois de milliers de prisonnières dans notre camp. Bref, j'avais l'œil exercé. Je distinguais ce que, dans le jargon des taulards, on appelait alors les « petits cheveux », quels que fussent les artifices, les coups de fion des merlans pour dissimuler la tonte, qu'il s'agisse d'hommes, ou de femmes, Celle-là ne cachait guère ses « petits cheveux ». On l'avait tondue six, peut-être huit mois plus tôt. Je l'arrêtai par le bras: « Tu as été déportée ? » Elle se dégagea. « Laisse-moi, salaud ! » Je la lâchai. J'expliquai : « C'est à cause de tes cheveux. » Les miens étaient encore ras. J’étais tête nue. Il me semblait qu’elle devait comprendre. Elle me toisa. Son visage exprimait la colère, peut-être la haine. Elle répéta « Ordure ». Sans « Moi aussi, j'ai été déporté ! » Elle répéta « Ordure. » Sans crier. J'ai cru qu'elle allait me cracher au visage. Elle a seulement haussé les épaules et s'est en allée.

Beaucoup plus tard — en fait quelques jours, mais ces premières journées de liberté et de victoire étaient longues — à force de raconter cette histoire, quelqu'un m'en a donné la clef. Il n'y avait pas que les déportées à avoir été tondues par représailles. A la Libération, on avait...

 

JE suis retourné rôder dans ce quartier inconnu dans l'espoir de retrouver la fille. Je voulais m'excuser auprès d'elle. Lui dire que je ne voulais pas l'offenser, que je n'avais pas demandé aux femmes tondues de mon camp si la raison de leur déportation était noble ou pas. Lui préciser... Je ne savais pas au juste. Ça dépendrait. Elle n'habitait peut-être pas ce quartier, Je ne l'ai jamais revue.

Ai-je saisi tant soit peu de la vérité de Brassens en racontant cela ? Quand il chante, il me reconduit aux Auberges et aux prisons de ma jeunesse. Qu'y puis-je ? Quand je me défends contre lui, c'est parce que j'ai l'impression qu'il me rend ancien combattant. Je ne porte pas mes décorations. Bizarrement, Brassens me ramène à mes copains morts —'qui n'ont pas de décorations, eux, parce qu'ils sont morts. Qui n'ont pas non plus de place ni dans les histoires, ni dans les chansons. Fussent-elles de Brassens.

Brassens, il y a des moments où je me demande si ce n'est pas la Madelon qu'il chante. Question âge, je dois me situer exactement à mi-chemin entre Jean-Pierre et lui.

Alors, notre, Madelon ? Une Madelon qu'on aurait lâchement tondue ?

POINT de vue d'un mauvais juge. Je l'avoue. Et je résume. Jeudi soir, Jean- Pierre passait à la télévision. Samedi soir, la télévision était chez Jean-Pierre Chabrol. Avec Georges Brassens.

Pierre Daix

(1) Si Etiemble connait un équivalent français, je l'en remercie d'avance. Moi je n'ai pas trouvé.

 

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