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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 15:13

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Pour compléter la publication du livre sur l'assassinat de Cayla à Moissace en 1935, un débat a été organisé dans la ville. En voici une forme de compte-rendu. JPD

  

La veuve d’Elie Cayla et les deux orphelines :

photo Paris-Match

  

Un immense merci aux 18 personnes présentes à Moissac au débat Cayla. Ce texte est le résultat de mon écoute.

J’écoute.

Par un hasard bénéfique, depuis longtemps j’écoute surtout les vivants (le goût de la vie) tout en laissant les morts vaquer à leurs occupations.

J’écoute les vivants.

Cayla-assassiné a laissé deux orphelines et une veuve qui, à cause de la loi des hommes, ont abandonné leurs noms au moment du mariage ou remariage. On pouvait les croire disparues. Elles sont bien vivantes, elles et leur descendance, simplement et dignement, habitées par quelques souvenirs, et rongées parfois par quelques incertitudes.

J’écoute le silence.

Ignorance et silence, ça rime beaucoup trop. En retrouvant l’histoire, non celle des on-dits mais celle des documents, sans chercher des héros mais de simples témoins, alors les souvenirs se font un peu lumière, alors les souvenirs construisent un savoir. L’historien n’est pas là pour remuer le passé : il vérifie seulement que le passé se répète dans ce qu’il a de mortel, quand il est réduit au statut de boue stagnante.

J’écoute les souvenirs.

Des souvenirs peuvent friser l’obsession quand la vie devient douleur, et alors l’oubli a quelques mérites. Faire surgir des fantômes n’est jamais une solution, sauf qu’aucun historien ne côtoie les fantômes mais toujours les vivants au présent. Ici l’obsession d’une veuve, d’une fille peut tenir à un fait : en sortant du tribunal, l’assassin presque acquitté, se donnant de grands airs, cracha sur les orphelines.

J’écoute l’indignation.

L’assassin de Jaurès comme celui de Cayla furent en effet acquittés par des jurés d’hommes « morts » pour qui, suivant une coutume établie, les victimes ne sont rien d’autre que des coupables. Semer la honte chez les gens honnêtes, c’est une forme de double peine. L’assassin ayant pignon sur rue, affichant sa superbe, se jouant de l’argent, des femmes, et de la vie, aura toujours l’audace de transporter sa propre « mort » à la face du monde.

J’écoute la justice.

Dans le débat, un homme, simple comme l’était Cayla, comme le sont l’ensemble des présents, rappelle alors, qu’un jour, Moissac, comme le reste de la France, a connu la Libération. Des Résistants sont entrés chez l’assassin, l’ont cherché en vain dans l’immense maison jusqu’au moment où l’un d’eux, avisant une armoire, pensa à l’ouvrir. L’homme était là, oubliant son envie de cracher, oubliant ses prétentions à sa vérité, caché comme un rat pris dans un piège mais sans que personne ne puisse savoir, si le temps d’un instant, il s’était senti vivant.

J’écoute l’assassin.

Il a tué sans émotion, il a vécu sans gêne, se faisant servir les gâteaux le dimanche. La réunion au cours de laquelle il a frappé mortellement celui qui avait été son copain au rugby, était présidé par un médecin Croix de Feu. Quand, au tribunal, on lui demanda pourquoi il n’avait pas secouru le blessé, il a répondu qu’étant stomatologue il n’avait aucun compétence pour soigner un blessé de la tête.

J’écoute le rugby.

L’assassin était deuxième ligne. Venant du Stade Toulousain, il avait été recruté en 1920 par l’équipe de Moissac. Il avait conservé des liens surtout avec l’équipe du quartier Saint-Cyprien, pépinière de Croix de Feu. Ce sont eux qui, à Moissac, organisèrent le guet-apens assassin. On ne disait pas rugby mais football.

J’écoute le souvenir.

Un homme témoigne qu’en ce temps des années trente, avec d’autres militants, son père portait sur lui un modeste pistolet par crainte d’assassins aux gestes d’assassins. Et je crois reconnaître dans le ton calme et posé de cet homme, le ton calme et posé de son père qu’il m’arriva d’écouter de manière fugace il y a déjà tant d’années. Et je me souviens de mon propre père qui n’a jamais été chasseur, cachant au-dessus de l’armoire, aux temps si sales de l’OAS, un modeste fusil, par crainte d’assassins aux gestes d’assassins qui traversent l’histoire, le temps, et basculent parfois d’un bloc, d’un coup, dans l’horreur.

Assassins que seule la démocratie en marche peut éviter, je veux parler de cette démocratie qui n’est ni un point d’arrivée, ni une promenade de tout repos, mais une marche désordonnée vers un futur émancipateur, armé de nos souvenirs, et vers des débats toujours recommencés au sujet de gars comme Cayla-assassiné.

J’écoute le quotidien.

En aparté, un ami me rappelle que son père, de retour de Birkenau, s’est entendu dire qu’il avait échappé aux douleurs de l’Occupation et qu’en plus il avait travaillé pour les Allemands. Même si l’idéologie dominante est celle de la classe dominante, les vivants possèdent la capacité de dire NON à ce type de comportement qu’est le fascisme à l’état originel. Un fascisme de toujours, une lâcheté sans limite, une attitude qui a ses théoriciens, ses dirigeants, ses maîtres, autant de chefs qui ne seraient rien sans le consentement tacite de milliers de morts-vivants, courant les rues en quête de victimes à travestir en coupables, pour oublier ainsi leur propre sort d’humains enfermés dans leur mort. L’Italien Primo Levi revenant des camps, s’est toujours dit : « Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait pour être un survivant ? » et il a écrit sa survie, pour que dignité s’en suive, chez ses voisins de palier. De retour de l’infamie, que les bons sentiments ne veulent pas regarder en face, Primo Levi a compris que si le fascisme d’hier avait besoin de tuer physiquement, son remplaçant plus «économe», préfère tuer mentalement, là où les droits d’exister ont fait un pas en avant, en terrassant un temps la bête immonde.           Jean-Paul Damaggio

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Published by éditions la brochure - dans René Bousquet
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michel.M 17/01/2014 14:36

que de vérités! qu'il ne faudra jamais oublier de transmettre.

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