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4 décembre 2013 3 04 /12 /décembre /2013 18:20

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Quel plaisir que de trouver ce journal sur Gallica (même si j'aurais préféré y trouver Alger Républicain). Un journal qui rappelle la riche vie culturelle dans le pays. Un journal qui montre comment dès 20 ans Caus est sur tous les fronts. Critique musical, théâtral, littéraire.

Voici donc l'article du numéro dont la couverture est en image. JPD

 Alger Etudiant 25 janvier 1934

A propos du Salon des Orientalistes

Le soir — une. longue pièce humide, un feu véhément, deux fauteuils auprès. Une gouttière s'écoule monotone. Au mur, des Despiau, Dompon, Maillol, où le reflet des flammes suscite une vie sardonique. Dans un coin, une tête se dessine à peine sous des pansements humides qui la font douloureuse. Nous sommes dans l'atelier de Louis Bénisti. Personne ne parle : à quoi bon ?

De cet asile un peu chagrin, solitaire, sont parties des œuvres nourries dans le silence, jetées maintenant en pleine foule, dans un salon trop éclairé. C'est qu'un sculpteur n'expose pas aussi facilement qu'un peintre. On attend un Salon. On ne donne alors qu'un peu de soi au public pour qu'il ne le voie, point. Ces portraits de Bénisti, on les rencontre au détour de la foule. On sort de l'assistance, «.élégante et choisie » comme il se doit, et on arrive sur des visages humbles, un peu perdus, gênés par leur pureté. Ils sont très mal placés, pour certains très mal éclairés, et cela leur va très bien.

Trois envois seulement. C'est que Louis Bénisti est un des rares artistes jeunes qui aient compris qu'une œuvre doit être longtemps portée en soi. Son art est à ses débuts, ses conceptions sont presque mûres. Il a compris qu'on ne crée pas avec des interrogations et des inquiétudes, mais qu'une œuvre est une réponse. S'il aime à dire que son métier est celui de tout le monde, c'est qu'il échappe au facile préjugé de l'inspiration et sait qu'en art, rien de grand ne s'acquiert sans peine.

Et pour avoir appris de Maillol l'importance des volumes et des rapports architecturaux en sculpture, pour avoir subi avec émotion l'incisive sensibilité de Despiau, c'est cependant en lui qu'il a trouvé cette grande vérité qu'une œuvre se construit comme une poterie se façonne.

On peut voir, à ce Salon des Orientalistes, le portrait, reçu au Salon d'Automne, du peintre Clot. Le métier et la conscience scrupuleuse de Bénisti ont fait surgir de la glaise une figure un peu douloureuse, émouvante, mais qui nous séduit sans raffinement. Quelque chose manque à cet envoi, qu'on peut trouver dans les deux autres portraits, qui lui sont postérieurs. Ici, l'art est plus épuré, et c'est heureusement que se concilient inspiration et expression. Le premier, un portrait d'enfant, s'étonne au milieu du Salon. L'ironie des lèvres se dissimule, le menton s'amollit et l'impertinente correction du nez mène aux yeux, lointains, dont le regard ne voit point. Et tout cela se joint pour susciter la pureté de l'inexpérience, la seule véritable peut-être chez l'enfant. Mais c'est au troisième portrait qu'il faut s'arrêter. La matière, par endroits, semble se liquéfier, transparente, tandis qu'ailleurs la lumière dort en rond sur des surfaces plus denses. Un visage apparaît comme un pays avec ses plaines et ses monts, et sa nostalgie très particulière.

Ici, le pays est très doux, à peine mélancolique, et si discrètement. Sans doute est-ce là du classicisme s'il est vrai que ce dernier se définit un faisceau de vertus morales dont la première est la modestie.

D'une façon générale, cet art plaît par sa soucieuse retenue et son sérieux. Pour débuter, il n'en satisfait pas moins. Il n'est fatal, ni résigné. Et lorsqu'il sourit, c'est avec des lèvres de. chair. Il est médité dans le silence et se donne pour ce qu'il est : l'œuvre d'un homme. Ici la main achève ce que l'esprit commence. Ce sont là de suffisantes raisons pour que cet art puisse espérer compter. Une réserve cependant : quand l'atmosphère de la peinture me semble faite de silences et d'éclats de rire, une sculpture me paraît souvent une impérieuse affirmation. Et certains qui préfèrent la peinture, ont besoin de la sculpture. Jusqu'ici, et pour être émouvantes cependant, les affirmations de Louis Bénisti restent timides. Manque une œuvre forte qu'il peut et doit créer. Peut- être faut-il encore à son art ce tranchant, catégorique qui fait les grandes œuvres. Pour rendre une création définitive, il faut y apporter, et en dernier lieu, un peu de volontaire inintelligence. Au demeurant, la modestie peut être en certains cas un coupable renoncement: Elle n'est encore ici que la sympathique attente d'un homme qui aime son métier, pense son œuvre et dont l'art humble, patient et si souvent classique méritait d'être mieux connu.

Albert CAMUS.

L'abondance des matières nous oblige à renvoyer à notre prochain numéro une étude plus générale sur le Salon des Orientalistes.

 

 

Louis Bénisti (Wikipédia) Né dans une famille établie en Algérie depuis plusieurs générations, Louis Bénisti fait de 1914 à 1920 ses études secondaires au lycée d'Alger puis, de 1920 à 1928 est artisan en joaillerie1. En 1928 il abandonne la bijouterie et fréquente l'académie d'art d'Alfred Figueras, peintre catalan ami de Picasso et réfugié politique à Alger. Il s'y lie avec Jean de Maisonseul qui le présente à Albert Camus. Il devient l'un de ses intimes, à l'occasion d'une soirée organisée par Max-Pol Fouchet. En 1931 il se tourne vers la sculpture. Camus est le premier à commenter, en 1934, les œuvres qu'il expose et s'inspire de lui pour le personnage de Noël dans La Mort heureuse.

Louis Bénisti est en 1934 pensionnaire du gouvernement général de l'Algérie à la Casa Velasquez. En 1935 il devient enseignant en dessin au lycée de Maison Carrée. Il participe simultanément, réalisant des masques et des costumes, à la scénographie des spectacles du «Théâtre du Travail » puis du « Théâtre de l'Équipe » qu'anime Camus qui confiera plus tard à Maisonseul : « Je passe ma vie à voir des gens que je méprise ou qui m'ennuient, alors que je sais que je ne rencontrerai jamais personne comme Bénisti ».

En 1934 Louis Bénisti expose à la librairie-galerie algéroise Les Vraies Richesses d'Edmond Charlot et participe régulièrement au Salon d'automne à Paris. Il part en 1938 étudier à Paris dans diverses académies. De retour à Alger en 1941 il se marie en 1942. Il expose par la suite régulièrement à Alger, Oran (à la galerie « Colline » de Robert Martin) comme à Paris. À partir de 1943 il se consacre entièrement à la peinture. Il fait en 1947 la connaissance du poète Jean Sénac qui lui consacre la même année un article dans « Oran-Républicain ». En accord avec les proches de Camus, il fait ériger en 1961 à Tipasa une stèle à la mémoire de l'écrivain. Il participe en 1964 à l'exposition Peintres algériens présentée au musée des arts décoratifs de Paris.

Louis Bénisti enseigne le dessin dans des établissements scolaires de 1948 à sa retraite en 1972. Installé ensuite à Aix-en-Provence il continue de peindre, « sensible aux enfants jouant sur les marches des escaliers de l'HLM qu'il habite » et « retrouve les mêmes attitudes d'enfants et d'adolescents qu'il avait observées dans la Casbah d'Alger ». Il réalise alors des dessins et monotypes sur les thèmes de l'enfance et de la danse, recomposant à l'aide d'anciens dessins « une Casbah perdue, les femmes et les enfants des rues de sa jeunesse algéroise, au-delà de toute anecdote ».

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