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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 20:35

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A Montauban Madame Laval invite Boualem Sansal à raconter sa vie. Aussitôt l’homme indique que sa vie n’a rien d’intéressant ce qui n’est pas le cas de son pays l’Algérie, et pendant plus d’une heure, l’écrivain ne parlera que de l’Algérie. Ce faisant, il parlera de lui car son regard sur son pays a peu d’équivalent. Ce sont les événements des années 90 qui le poussent à écrire et parmi eux la tragédie d’un ami, Rachid Mimouni, écrivain poursuivi par les islamistes, qui partit se réfugier au Maroc où il décède rapidement (1). Son corps sera rapatrié mais après l’enterrement les islamistes vont le déterrer, le couper en petits morceaux et répandre les morceaux un peu partout. Boualem et ses amis iront en quête des restes du plus grand écrivain algérien pour reconstituer l’impossible. D’où la question obsédante, la question qui change même l’homme qui se la pose, la question qui ronge l’âme des plus forts : comment une telle violence est-elle possible de la part d’un homme ?

Boualem est né « Français » en 1949, il a vu venir la guerre d’indépendance et avec beaucoup d’Algériens il en a attendu le paradis. Puis a vécu le régime algérien de l’intérieur. Bilan : il ne peut qu’écrire une longue déception, une très longue déception.

Par son grand-père il est venu de la culture française (il amuse la salle en rappelant que ce grand-père cheminot, chaque après-midi, faisait répéter à ses petits-enfants la liste des gares entre telle et telle ville) mais en tant qu’Algérien, au fil des ans, il a pu découvrir qu’il venait de tant d’autres sources. Oui, sa vie n’est rien, celle de son pays est tout et elle repose à la terre entière cette question : comment une telle violence est-elle possible de la part d’un homme ?

Il avait discuté avec Mimouni, son voisin, son ami, son compagnon. Peut-on, par la raison, expliquer l’irraisonnable ? Les raisons économiques ? Mais tous les pays qui plongent dans la misère ne tombent pas dans la barbarie ! Par l’histoire même ? Par la pression de la dictature ? Pour lui, aucune raison ne peut expliquer ce phénomène. Quand, à la fin de l’entretien, il parlera de son roman, Le village de l’allemand, il rappellera ce que tout le monde sait : l’immense culture du peuple allemand a aussi donné Hitler !

Parce qu’il faut trouver un mot, il parle de « magie ». Il y aurait la magie de la violence. Une alchimie unique. Pour lui le scientifique, cette magie a sa raison propre, sa logique propre, sa folie propre. Les islamistes ont des stratégies. Il cite Tariq Ramadan qui a son rôle dans les universités avec sa propre verve. Il cite les financiers, les responsables des armes.

Bien sûr, la prison de plus en plus étroite qu’imposait la dictature peut pousser à la violence mais toutes les situations dictatoriales ne conduisent pas à cette barbarie.

Les raisons sont à prendre en compte, mais au moment du basculement dans la violence, il n’y a plus de raison qui tienne, il y a comme une magie.

Les trois premiers livres de Boualem Sansal ont été normalement diffusés en Algérie puis est arrivé Poste restante : Alger, lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes. Il ne s’agissait plus d’un roman mais d’un petit livre polémique qui a été reçu par les critiques les plus folles, y compris celles de démocrates comme Rachid Boudjedra qui, dit Boualem, « a appelé au meurtre » à son encontre. Tous ses livres ont aussitôt été interdits (même les précédents), il a été viré de son travail puis est devenu un indésirable. L’écrivain vit toujours en Algérie, attendant « avec un pincement au cœur » le moment où, à la frontière, dans un sens ou dans l’autre, on va lui tamponner son passeport.

Boualem Sansal a juste 50 ans quand paraît son premier livre et la littérature semble l’avoir entraîné dans des tourmentes très éloignées de son caractère qui, à l’écouter, semble posé, tranquille voire même paisible. Je me suis passionné pour ses écrits après l’avoir écouté car l’homme, même si sa vie est banale, fait preuve d’une lucidité qui me semble extraordinaire. Et il sait mettre des mots sur cette lucidité.

 

Alors il écrira : Petit éloge de la mémoire. Si « petit » rejoint sa grande modestie, la question de la mémoire rejoint ses grandes obsessions. Il a vu de près comment un pouvoir tentait de se légitimer par l’histoire sauf que quand l’historie est appelée au secours de la légende, elle en sort mutilée. Une dictature pourrait se légitimer par les armes, mais non, ça ne suffit pas : il fallait à chaque fois invoquer le héros de la guerre contre les Français, il fallait pour ça rendre les Français encore plus diaboliques qu’ils n’étaient, afin que les Héros en sortent grandis. Puis viendra le temps où la légitimité des fils sera le fruit de la légitimité des pères, mais au bout d’un moment la légende s’use et alors les islamistes viendront, et à leur tour, ils réécriront l’histoire de la guerre de libération qui n’était plus celle d’une guerre au nom des « lumières » pour le droit des peuples, pour la liberté, pour la nation etc. mais une guerre des musulmans contre les chrétiens. Dans la guerre d’indépendance Boualem Sansal pointe trois tendances : les démocrates, les pan-arabes et les oulémas qui au départ, pour ne pas s’allier avec les démocrates, se contentaient de revendications liées à leur religion (ils furent souvent entendus par le pouvoir français qui, par exemple, les dispensa de la loi de 1905).

Aujourd’hui Sansal pointe l’apparition d’une nouvelle légitimité, celle de l’argent qui a cependant besoin d’être sanctifiée par la religion.

Le problème c’est que quand on recommence à écrire l’histoire officielle, on n’en finit pas. Des hommes comme Maurice Thorez et plus encore Georges Marchais en firent les frais à leur dépens. Pour les petits algériens, si hier il était incongru d’apprendre « nos ancêtres les gaulois », aujourd’hui il est tout aussi incongru de croire que l’histoire du pays commence avec l’arrivée des Arabes. D’autant qu’au sein même de l’histoire musulmane, des retouches s’imposent ici ou là pour bien expliquer qu’on vient logiquement d’une seule source.

Avec une fausse carte d’identité chacun vit mal. Sur le territoire algérien la religion chrétienne a devancé la christianisation de l’Europe ! Sur ce même territoire la présence des juifs unis avec les berbères créèrent aussi un pan de la culture. Au départ ils parlaient grecs. Les phéniciens sont passés et la culture carthaginoise, même si elle n’a pu éliminer la culture romaine qui s’installa longtemps en Afrique du Nord, joua sa partition. Sans compter les espagnols et tant d’autres…

De ce point de vue, la Sicile est un pays magnifique car toutes les cultures s’y sont ajoutées sans se détruire totalement, et aujourd’hui on peut y admirer les vestiges laissés y compris par les Normands.

 

A la fin, cerise sur le gâteau, Boualem Sansal indique d’où vient le mot Algérie. Dans son dictionnaire historique de la langue française Alain Rey a pris soin d’éviter l’explication des noms propres donc il ne parle que du mot algérien qui vient d’Algérie. Mais Algérie vient d’où ? Pour Boualem c’est un peu après 1830, quand les Français découvrent que l’entreprise visant à chasser les barbaresques s’installe toujours plus profond à l’intérieur des terres, produisant un appel à coloniser, et que les autorités françaises, voyant durer le phénomène, se demandent quel nom donner à cette possession ottomane. Ils demandent alors le nom donné par les habitants, mais il n’y en a pas, on parle seulement du fait qu’il y a des îles et c’est ainsi qu’à partir du mot désignant ce fait, va naître le mot al-gé-rie. Le nom du pays est un produit de la colonisation ! Il existe des pays qui ont changé le nom du colonisateur mais pas l’Algérie. 25-11-2010 Jean-Paul Damaggio

 

(1)   Rachid Mimouni est né quatre avant Boualem Samsal, en 1945. Comme Sansal il fera des études scientifiques qui le conduisent à la licence en 1968. Il travaillera à l’institut du développement industriel. Il complètera sa formation à Montréal. Son premier roman date de 1978. En 1984 c’est Tombéza, publié chez Robert Laffont, un roman dont la démarche fait déjà penser à celle de Boualem Sansal. En lisant Mimouni on comprend à quel point Boualem Sansal a dû être déchiré par son décès et ses suites. Sur Wikipédia cette mort est réduite au décès à l'hôpital de Paris.

 

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