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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 20:46

angela

 Dans le cadre d’une étude sur la France autour de 1984, je retrouve cet entretien réalisé par Arnaud Spire, qui apparaît aujourd’hui très optimiste. Même si nous savons que l’action du maire noir de Chicago a conduit à l’élection d’un président noir, je crains que le combat n’ait pas conforté les espérances. La relecture me paraît toujours utile pour éclairer le présent. Mais on va me répondre que sans optimisme on risque fort le découragement… Je pense qu’en fait, sans pourvoir le prouver, le découragement vient plus souvent du manque de lucidité. Jean-Paul Damaggio

 

SEREINE,  Angela Davis. Réaliste au bons sens du terme. Elle porte avec légèreté son image. Mais son insouciance n'est qu'apparente. Elle sait, pour l'avoir éprouvé, le poids des paroles de solidarité. Comme je lui demande des nouvelles d'un mouvement qu'elle a créé, il y a dix ans, pour continuer celui qui s'était formé pour sa libération, sa réponse est instantanée, avec une sorte de chaleur dans la voix. Bonheur de se retrouver sur un terrain de lutte connu d'elle.

 « Nous venons de célébrer le dixième anniversaire de l'Alliance nationale contre la répression raciste et politique. » Nous avons tenu un congrès dans la ville de Chicago, en mai dernier. Et nous continuons de remporter des succès dans la lutte pour la libération des prisonniers politiques, contre les brutalités policières, contre les lois répressives-- d'une manière générale, et surtout contre la peine de mort.

Je voudrais évoquer le cas d'Eddie Carthan, un jeune homme noir qui est le maire d'une petite ville de l'Etat du Mississipi. C'est le premier maire noir dans cette région depuis la période de transformation radicale des années 1870. C'est pourtant une ville qui est à 80 % composée de citoyens noirs. Après son élection, il y a eu des attentats contre lui et une grande campagne menée par les propriétaires des plantations et tous ceux qui ont des intérêts financiers dans la région. Finalement, Eddie Carthan a été chargé de plusieurs crimes qu'il n'a pas commis. Nous avons réussi à faire lever l'un des chefs d'inculpation qui pesaient contre lui, et qui était précisément d'être responsable d'un meurtre dans lequel il n'avait rien à voir, nais pour lequel la peine de mort pouvait être requise.

C'est le cas le plus important actuellement mais nous travaillons également sur les dossiers de nombreuses autres victimes du racisme, de l'injustice et des discriminations politiques. »

Comme nous évoquons ces cas extrêmes d'intolérance, je demande à Angela Davis ce qu'elle pense de l'élection récente d'un maire noir à Chicago, la deuxième ville des Etats- Unis.

« L’élection de L. Washington comme maire de Chicago est un fait politique de grande portée. Le parti démocrate ne pensait pas qu'il puisse être élu. Or, c'est grâce à l'activité de masse qu'il a menée, surtout parmi la population noire, mais aussi parmi les autres forces progressistes de la ville. Son élection est symptomatique de la possibilité qui existe aujourd'hui aux Etats- Unis d'élire des candidats noirs et plus fondamentalement des candidats progressistes. Il faut savoir que le programme de L. Washington comportait des prises de position très avancées contre le chômage, contre le racisme et contre la guerre. Il proposait notamment des coupes tout à fait sombres dans les budgets militaires. C'était donc une candidature très objectivement opposée à la politique de Reagan. Beaucoup plus radicale que celles des candidats démocrates habituels. »

Soucieuse d'élargir les problèmes à l'échelon national, Angela Davis s'arrête un instant et note : « Pour bien comprendre la portée de l'élection d'un maire noir à Chicago, il faut savoir qu'il y a aux Etats-Unis une campagne permanente et systématique contre les élus noirs. Ils sont, je crois, à peu près 4.000 et la moitié d'entre eux est sous le coup d'accusations insensées. Par exemple, tel qui siège au congrès et qui vient de Californie se voit l'objet de toutes sortes d'attaques, après avoir fait des interventions écoutées contre le budget militaire. En tant que directeur du sous-comité des affaires militaires, ce genre de critique lui incombe. Pourtant, après qu'il ait reproché au gouvernement les sommes folles dépensées pour les fusées Pershing et les missiles Cruize, on a même tenté de le discréditer en affirmant qu'il revendait de la drogue. il s'agissait en réalité de réduire son influence dans la lutte contre le danger de guerre et le racisme.»

Angela Davis est ici interrompue par sa sœur Fania qui lui demande pourquoi elle n'élargit pas le problème dans la perspective des élections présidentielles qui vont avoir lieu l'année prochaine.

« Il est vrai qu'il y a actuellement, dans l'ensemble des Etats-Unis, un mouvement d'opinion qui n'est pas favorable à Reagan. Le problème est maintenant d'organiser ces sentiments anti-Reagan et de créer une coalition qui puisse l'emporter. La possibilité existe qu'il y ait un candidat noir aux présidentielles. Cette possibilité apparaît tout à fait réaliste du fait de l'élection de Washington à Chicago. Aussi J. Jackson a annoncé son intention d'être candidat au poste de président. Et il mène déjà campagne pour que les Noirs s'inscrivent sur les listes électorales. Car l'un de nos problèmes réside dans le fait qu'une grande partie de la population noire n’exerce pas son droit de vote.

Sans doute sont-ils découragés par le fait qu'il n'y a pas une grande différence qualitative entre les candidats démocrates et les candidats républicains, Jackson a déjà fait inscrire un nombre de Noirs suffisant pour contrebalancer la courte avance avec laquelle Reagan l'a emporté aux dernières élections. Cela signifie que la population noire va jouer un rôle très important dans l'élection qui vient.

L'exemple de Chicago rend crédible la candidature de Jackson. Il y a là un véritable phénomène de masse: dans l'ensemble des Etats- Unis, les Noirs ont vécu l'élection de Washington à la tête de la deuxième ville des Etats-Unis comme une grande victoire. Nous avons de bonnes raisons de penser que l'élection présidentielle de 84 connaîtra une participation inégalée de la population noire. »

Du temps et de l'histoire ont passé depuis la venue d'Angela Davis à la Fête de l'Humanité, il y a environ dix ans. Depuis... le peuple vietnamien avec lequel elle s'était solidarisée a mis en échec l'impérialisme le plus puissant. Les dirigeants des Etats-Unis ont dû adapter leur stratégie : lutter contre les forces de progrès dans le monde en faisant semblant de défendre les droits de l'homme. Cela n'a pas freiné le combat d'Angela Davis et des siens. Au contraire.

« Avec le règne de Reagan, les masques sont tombés. Aujourd'hui, la Maison-Blanche parle d'un éventuel Vietnam au Salvador. Mais dans le même temps, les conditions d'un puissant mouvement contre toute intervention existent comme jamais dans le pays. Avec Reagan, la campagne des droits de l'homme, dirigée en fait contre les pays socialistes, est devenue beaucoup plus vulgaire et beaucoup plus violer que du temps de l'administration Carter. Le peuple, lui, a fait une expérience historique.

Ainsi, pendant la campagne menée autour du Boeing sud-coréen nous avons été saturés d'un anti soviétisme et d'un anticommunisme absolument horribles. Mais les sentiments hostiles à la guerre se sont renforcés. Beaucoup de gens ont conscience, avec effroi, de la possibilité que Reagan déclenche une guerre nucléaire à l'occasion d'un événement de ce type.

Je crois très sincèrement que l'anticommunisme ne peut pas réussir aujourd'hui comme à l'époque McCarthy. »

Comme j'objecte que les jeunes n'ont pas fait l'expérience de guerre froide, Angela Davis rétorque qu'il y a « des expériences sont transmissibles, d'une génération à l'autre, sans devoir nécessairement être répétées dans la réalité ».

Militante, Angela Davis observe même une évolution très nette au cours des dix dernières années. Elle affirme qu'il y a autour du Parti communiste des Etats-Unis un courant de curiosité, impensable il y a peu de temps : « Dans cette situation, nous menons une campagne de recrutement, à visage ouvert, sur les campus et dans des réunions publiques. »

La jeune philosophe noire se souvient du temps où elle enseigna à l'université de Californie, à Los Angeles, avant son arrestation. Elle a éprouvé à cette époque la main de fer d'un gouverneur qui ne s'embarrassait pas de gant de velours. Il avait nom Ronald Reagan. « Il faisait à l'échelle californienne ce qu'il essaie de faire aujourd'hui à l'échelle nationale. C'est avec son administration que la police locale est devenue un corps monstrueux, composé d'anciens légionnaires du Vietnam, tous spécialisés dans la répression. Il était alors ouvertement raciste et multipliait les dispositions répressives. J'ai été en butte à ses attaques, je constituais une cible facile : j'étais communiste et je venais d'accepter une position à l'université de Californie. Il a finale ment réussi à ce qu'on me retire mon poste, non sans m'avoir chargée, comme vous le savez, des pires chefs d'accusation. »

Entre militants de la paix, en 1983, on a des expériences à échanger. J'informe Angela Davis de l'audience de l'Appel des cent en France, des prochaines chaînes qui auront lieu le 22 octobre dans notre pays à l'appel du Mouvement de la paix. Elle répond que le 2 juin de l'été 1982, a eu lieu devant l'ONU, contre la guerre nucléaire, la plus grande manifestation de l'histoire des USA : à peu près un million de personnes. Le 27 août de cette année, le vingtième anniversaire de la manifestation menée par Martin Luther King a été commémoré : pour la paix, l'emploi et la liberté. Un demi-million de personnes, le mouvement des droits civiques noir, le mouvement des femmes, des syndicats, les mouvements religieux progressistes ont manifesté à Washington.

« Jamais le peuple américain n'a tant craint une guerre nucléaire. Les sentiments contre la guerre commencent à être raffinés et instruits jusque dans nos universités. Des jeunes viennent d'être auditionnés par le Sénat qui les a entendus parler de leur peur de l'apocalypse...

« Actuellement, le problème pour nous, communistes des USA, est de faire intervenir le monde ouvrier, ses syndicats, en faveur de la paix. Nous essayons donc de faire prendre conscience qu'il y a une relation entre les luttes ouvrières et les luttes pour la paix. Par exemple, le développement des industries de guerre, hautement automatisées, non seulement ne crée pas d'emplois mais aboutit à en supprimer. »

Les posters, les tee-shirts à l'effigie d'Angela Davis sont le signe d'une réalité débordée par son image. De la même manière, cette femme, noire, communiste, rayonne d'un optimisme si tranquille qu'il ne surprend même pas son interlocuteur « Nous sommes aujourd'hui à un moment de l'histoire mondiale où existe la possibilité de créer un mouvement en faveur de la paix qui dépasse ce que nous avons connu jusqu'ici. Aux Etats-Unis, notre style d'intervention, quoique notre parti soit très minoritaire, est en pleine mutation. Sans doute, sommes-nous inspirés par nos camarades d'Europe, par le fait qu'il y ait dans un pays capitaliste comme la France des ministres communistes.»

Arrivés à ce point de notre entretien, Fania, qui accompagne sa sœur dans ce voyage en France, sourit. De profession, elle est avocate et, à titre militant, elle est chargée de l'organisation du Parti dans le comté d'Oakland et de Berkeley « II y a chez nous des transformations formidables, une militance telle qu'on n'en a jamais connue outre-Atlantique.» Fania a communiqué son ravissant sourire à sa sœur Angela. L'ange qui passe a nom, connivence, ou peut- être espoir.

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