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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 11:50

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Dans son livre, Les orateurs de la Législative et de la Convention : l'éloquence parlementaire pendant la Révolution française, Louis Blanc donne ce portrait du Prussien étrange Anacharsis Cloots. En fait j'aurai aimé trouver le livre de George Avenel dont Marx avait conseillé la lecture mais ce portrait a quelque intérêt au sujet d'un homme assez  unique. Marx rappelle que le conflit Danton-Robespierre n'était pas surtout franco-français mais en lien avec les alliances possibles : Danton avait un œil du côté des Anglais et Robespierre du côté des Prussiens. Ce qui n'empêcha pas Robespierre de contribuer à la mort du Prussien Cloots. Voici le texte de Louis Blanc. JPD

 

"Les Hébertistes eurent souvent pour interprète, quoiqu'il ne se confinât dans aucun parti, le cosmopolite voltairien Anacharsis Cloots.

La vie de cet enthousiaste a déjà été contée avec esprit, avec trop d'esprit même, par un des plus érudits critiques de la Révolution[1]. M. Avenel a voulu mettre en scène Cloots et ses contemporains : tout son livre, outrant le lyrisme de Michelet, est une restitution politique des figures et des paroles, des attitudes et des propos, dans la rue, dans le club, dans l'Assemblée. Rien n'est admirable d'abord et rien n'est inquiétant ensuite comme ce mélange du possible et du réel, des citations littérales et des propos supposés, où la fantaisie devient à la longue une hallucination, un cauchemar. Et pourtant la science et la bonne foi de l'écrivain sont également solides : ses analyses des pamphlets et des discours de Cloots, exactes et complètes, donnent une idée juste, quoiqu'un peu embellie, de ce Prussien qui fut plus Français que les Parisiens, plus chauvin que les batailleurs de la Gironde.

Né à Clèves, riche, baron, il parla et pensa en français, avant de balbutier cette langue allemande qu'il dédaigna. Son idole fut Voltaire, qu'il connut à Paris en 1777, et dont il adopta avec enthousiasme le rationalisme militant. A vrai dire, il ne quitta Paris, de 1777 à 1789, que pour des voyages, et il s'était fait un nom dans les salons philosophiques, par sa verve sceptique, sa candeur allemande, ses belles manières et surtout par son livre voltairien, Certitude des preuves du Mahométisme (1780), où il réfutait l'apologie du christianisme de l'abbé Bergier. Plutôt pamphlétaire qu'orateur, il joua dans la Révolution un rôle bruyant, contesté, mais sincère et honorable, mettant sa fortune au service des idées nouvelles, s'intitulant tour à tour gallophile et orateur du genre humain[2] . Il professa d'abord, en philosophie, le déisme ; puis, avec Hébert, ce naturalisme dont la cérémonie païenne du 10 août 1793 et la fête de la Raison furent les plus éclatantes manifestations. En politique, il prêcha le cosmopolitisme, le rayonnement de l'idée parisienne, la république européenne, demandant que sa patrie devint un département français. Les desseins guerriers de la Gironde le rapprochèrent d'abord de Brissot et de Mme Roland : son culte pour Paris, qu'il adorait, l'entraîna dans le mouvement à la fois municipal et cosmopolite dont les hommes de la Commune furent les chefs et qu'interpréta le Père Duchesne.

Toujours rêvant, souriant, discutant, imprimant, il traversa la Terreur avec l'air d'extase d'un illuminé, aujourd'hui acclamé pour ses bons mots voltairiens, demain sifflé pour ses incohérences germaniques. Le meilleur de son talent est dans ses factums politiques, si sages et si fous : Anacharsis à Paris (1790), l'Orateur du genre humain (1791), la République universelle (1792), Ni Marat ni Roland (1793).

On n'a que des fragments des discours qu'il prononça dans sa fameuse querelle philosophique avec l'abbé Fauchet. Mais rien n'est plus connu que son adresse à la Constituante, au nom des députés du genre humain. Voulant rendre sensibles ses théories cosmopolites, il réunit, à la veille de la grande fédération, un certain nombre d'étrangers de tous les pays[3], proscrits ou voyageurs, qu'il mena, dans leurs costumes nationaux, devant l'Assemblée qu'il appelait le concile œcuménique du monde (19 juin 1790) : « A nous aussi, dit-il, il est venu une grande pensée, et osons-nous dire qu'elle fera le complément de la grande journée nationale? Un nombre d'étrangers de toutes les contrées de la terre demandent à se ranger au milieu du Champ-de-Mars, et le bonnet de la liberté, qu'ils élèveront avec transport, sera le gage de la délivrance prochaine de leurs malheureux concitoyens. Les triomphateurs de Rome se plaisaient à traîner les peuples vaincus, liés à leurs chars; et vous, messieurs, par le plus honorable des contrastes, vous verrez dans votre cortège des hommes libres dont la patrie est dans les fers, dont la patrie sera libre un jour par l'influence de votre courage inébranlable et de vos lois philosophiques. Nos vœux et nos hommages seront les liens qui nous attacheront à vos chars de triomphe. — Jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur le parchemin ; mais notre mission est gravée en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes ; et, grâce aux auteurs de la déclaration des droits, ces chiffres ne seront plus inintelligibles aux tyrans. » Cloots et son groupe d'étrangers obtinrent un succès d'enthousiasme ; ce n'est que plus tard qu'on tourna cette démarche en ridicule.

Admis au titre do citoyen français en même temps que Payne, Priestley, Schiller et autres écrivains d'étrangers, il prit une part plus active à la politique intérieure et poussa les Jacobins à sortir de la légalité contre la cour. Mais ses idées cosmopolites taisaient toujours le fond de son éloquence, comme dans le discours qu'il prononça a la barre de la Législative pour demander l'apothéose de Gutenberg: « La république universelle des Français fera des progrès plus rapides et plus heureux que l'église universelle des chrétiens. La catholicité d'un catholicisme éternel l'emportera sur la catholicité d'un principe sacerdotal. L'erreur prosterne tous les Musulmans vers la Mecque ; la vérité relèvera le front de tous les hommes fixant les yeux sur Paris... L'art de Gutenberg sera désormais notre principal véhicule. Ce grand art vous a faits, non pas les mandataires de 83 départements, ni de 6,000 cantons, mais les représentants de 26 millions d'individus; il vous fera un jour les représentants d'un milliard de frères. L'univers, casé en mille départements égaux, perdra le souvenir de ses anciennes dénominations et contestations nationales, pour conserver éternellement la paix fraternelle sous l'égide d'une loi qui, n'ayant plus à combattre des masses isolées et redoutables, ne montrera jamais la moindre résistance nulle part. L'univers formera un seul État, l'État des individus unis, l'empire immuable de la Grande-Germanie, la république universelle. »

 Ainsi rêvait Cloots : député de l'Oise à la Convention, il y parla peu, mais il présida le comité diplomatique, sans exercer d'ailleurs une grande influence sur la politique étrangère de la République. Son silence ne fut pas tout à fait volontaire : quand il voulait s'inscrire pour la parole, toutes les formalité du règlement se dressaient contre lui. Enfin, le 26 avril 1793, il put prononcer un immense et nuageux discours sur les bases constitutionnelles de la république du genre humain. On ne l'écouta pas. « Autour de l'orateur, dit M. Avenel d'après le Journal français, c'était un immense bourdonnement de sons articules: il y avait récréation. Bureau, droite, centre allaient, venaient pour leurs affaires, ou se promenaient pour leur digestion, ou se groupaient pour rire ou bavarder, sur le Jugement île Paris, par exemple, grand succès à l'Opéra. lies plaisantins seuls songeaient au philosophe », et lui lançaient des brocards. Méconnu à la Convention, il se lança de plus en plus dans le mouvement hébertiste, décidant Gobel à abdiquer, présidant les Jacobins à l'époque de la fête de la Raison, et, chose plus grave ! attaquant la personne même de Robespierre en termes nets et crus. Celui-ci le fit rayer du club (22 frimaire), non seulement comme étranger, mais comme conspirateur ; et, quelques jours après, il obtint de la Convention un décret qui, en excluant les étrangers, ôtait à Cloots son mandat de représentant du peuple. Arrêté dans la nuit du 7 au 8 nivôse, il fut condamné avec les hébertistes, sans avoir eu la liberté de se défendre, et montra devant la guillotine une sérénité philosophique. L'orateur du genre humain avait de la prestance et de la voix ; sa parole plaisait au peuple, quoique diffuse et souvent obscure. Mais il trouvait des mots, des accents, et par moment sa verve parisienne faisait oublier ses germanismes de pensée et de parole[4].



[1] Anacharsis Cloots, par Georges Avenel, Paris, 1865, 2 vol. in-8

[2] ) Il s'était baptisé, en 1790, du nom d'Anacharsis. Saint-Just lui en fit un crime, dans son discours du 23 ventôse an II, où il raille « ceux qui ont la modestie d'usurper les noms des grands hommes de l'antiquité. » « Cette affectation, dit-il, cache un sournois dont la conscience est vendue. Un honnête homme qui s'avance au milieu avec l'audace et l'air tranquille de la probité n'a qu'un nom comme il n'a qu'un cœur. »

[3] (1) M. Avenel a prouvé que ce n'était pas là, comme on l'a dit, une mascarade, mais une manifestation sérieuse de trait étrangers.

[4] Néologue audacieux, il hasarda le premier le mot nihiliste, dans son Opinion sur les spectacles (Avenel, il, 328). On pourrait aussi rattacher au parti d'Hébert deux hommes de valeur fort inégale: Léonard Bourdon et Fouché. Mais ce furent de médiocres orateurs.

 

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