Partager l'article ! Amelia, Carlo et Nello Rosselli: Avec cette modeste plaquette de 40 pages au prix d ...
La Brochure 82210 Angeville
Tel O5 63 95 95 30
Avec cette modeste plaquette de 40 pages au prix de 5 euros, format A5, nous reprenons un texte fondamental de Carlo Rosselli que nous avons croisé en travaillant sur Maurice Rajaud mort sur le Front de Huesca et où Rosselli et ses amis sont intervenus. Nous donnons ci-dessous un extrait de la présentation. Autant dire que nous aurions aimé connaître cette famille italienne plus tôt.
Elles s’appelaient Amelia, je veux dire la fille et la mère se prénommaient Amélia, disons pour être plus précis que je parle de la mère et la fille de Carlo.
Leur première rencontre est entrée dans l’histoire, celle que la grand-mère a pu raconter cent fois et dans de multiples langues, à sa petite fille. Pour nous faciliter la tâche, l’une était née en 1870 et l’autre en 1930, exactement 60 ans d’écart. Une distance géographique les séparait tant que la première rencontre ne pouvait devenir qu’un événement. La grand-mère était née à Venise et sa petite-fille à Parigi, d’une mère anglaise !
Le 13 juin 1937 à 14 h 05, quand Amélia posa son pied gare de Lyon à Parigi, descendant du rapide venant de Florence, et qu’elle vit venir vers elle sa petite-fille de sept ans, elle pensait avoir fait le voyage pour retrouver ses fils blessés dans un accident de la route. Personne sur le télégramme n’avait osé écrire la vérité. « Un pieux mensonge » dira la presse.
Parmi les nombreux amis, le professeur Venturi et sa fille, l'emmenèrent rue Notre-Dame des-Champs, au domicile de son fils aîné et aimé. Pendant le trajet on la prépara à la dure nouvelle : ses deux fils avaient été victimes d’un terrible attentat et elle était à Paris pour leurs obsèques ! La mère des deux journalistes n'ira pas à Bagnoles de l'Orne ; les corps de ses deux enfants arriveront demain dans la journée ; leurs cercueils seront exposés dans leur appartement.
Quelques jours après la mort de Gramsci, Carlo et Nello Rosselli tombaient, à leur tour sous le coup des fascistes, faisant ainsi de l’année 1937, un tournant de l’histoire humaine et Amelia, la fille de Carlo grandira pour en témoigner indirectement.
Après l’enterrement au Père Lachaise, la vie d’Amelia au milieu des femmes de la famille, sous la direction de sa grand-mère Amelia, va devenir une vie d’exilée.
La France ne veut plus d’elles, elles partent en Suisse.
La Suisse ne veut plus d’elles, elles reviennent en France.
La France ne veut plus d’elles, elles partent en Angleterre.
L’Angleterre ne veut plus d’elles, elles partent aux USA.
Puis reviennent enfin en Italie.
La grand-mère, femme de légende qui, dès trente ans, avait eu les honneurs des revues littéraires françaises, va tenir debout jusqu’en 1954. Sa petite fille, devenue poète se suicide le 11 février 1996, date anniversaire du suicide de Sylvia Plath en 1963, au moment où Amelia est célébrée par Pasolini pour son premier recueil.
Amelia a supporté tant qu’elle a pu, ce boulet que tous les antifascistes traînent depuis 1937, en découvrant qu’au temps de son père, le fascisme tuait quand à présent, il se contente de faire l’inventaire des autodestructions.
Je sais, le suicide des poètes traverse toutes les époques de l’histoire, mais celui d’Amelia comme l’assassinat de Pasolini, prouve que notre époque traverse plus que les précédentes la vie de nous tous. L’homme a mangé la nature, puis il a mangé les autres hommes et en son stade ultime, il se mange lui-même. Amelia, je veux dire l’art d’Amelia comme l’oubli qui entoure la mort de son père, nous rappelle que l’humanité est sur la pente à la fois la plus dangereuse de son histoire, et la plus grandiose.
Il est peut-être temps que je parle de Carlo Rosselli (1899-1937) ce fils de gros producteurs de mercure, devenu un intellectuel marquant du socialisme, puis passé à l’authentique révolution un soir de juin 1924 quand il apprit l’assassinat de son maître Matteoti.
En ce mois de juin 1937, les deux frères étaient en villégiature, comme on disait alors. Sur une route normande, à Bagnoles de L’Orne (lieu de cure thermale), ils étaient heureux. Nello, jeune historien, venait d’arriver de Florence. Carlo revenait de se battre en Espagne. Ils se retrouvaient enfin.
L’engagement des antifascistes italiens aux côtés des républicains espagnols s’inscrivait, selon lui, dans une perspective de rédemption. L’appel lancé sur les ondes de Radio Barcelone que nous publions (un texte parmi tant d’autres aussi lucides), ne laissait aucun doute sur ses motivations.
Il s’agissait de laver, en quelque sorte, la « honte » de la défaite des antifascistes face à la montée vers le pouvoir du mouvement de Mussolini et l’instauration de son régime. À cet échec, consommé au début des années 1920, s’était ajouté l’aveu implicite d’impuissance des dirigeants de l’opposition qui, entre 1926 et 1927, avaient pris le chemin de l’exil. Carlo Rosselli avait alors été sans pitié pour ces antifascistes qui abandonnaient à l’ennemi le champ politique italien.
Il est arrêté en Italie mais avec Emilio Lussu et Fausto Nitti, ils s’évadent de l’île de Lipari, se réfugient à Paris et en 1929, ils ont créent Giustizia e Libertà.
En août 1930, dans un manifeste destiné à l’Italie, le mouvement affirme son opposition à la stratégie jusque-là conduite par la Concentrazione d’azione antifascista : « la libération de l’Italie doit être l’œuvre des Italiens eux-mêmes ».
Nous savons tous ce qu’il en sera : sans remettre en cause le courage des Résistants italiens, un débarquement en Sicile sonnera l’heure da la libération, comme un autre débarquement en Sicile sonna l’heure de l’unité italienne ! L’Italie s’est faite aussi par la Sicile !
Entre 1930 et 1934, les polémiques se succèdent, en particulier avec le parti socialiste. Avec l’article Orientations, Emilio Lussu ne fait pas dans la dentelle :
« Les masses furent brillamment conduites à la catastrophe. C’était du roi que notre parti socialiste attendait la république et de la bourgeoisie, le socialisme […]. [Les socialistes] étaient de doux agneaux qui paissaient et hurlaient au loup. Le loup prit le jeu au sérieux : il accourut et… mangea les agneaux. Quelques brigands mercenaires, rassemblés en peu de temps, ont suffi pour mettre en déroute le résultat de quarante ans d’organisation prolétaire. Il a suffi du seul bruit d’une charrette de laitier, et non de la rafale d’une mitrailleuse, pour disperser ce qui devait être l’armée révolutionnaire. »
Stéfanie Prezioso évoque Rosselli juste avant son exécution :
« C’était en novembre dernier [1936], à Paris, dans la demeure, pleine de livres rares, d’un savant italien. Il y avait Modigliani, vétéran d’un socialisme persécuté, il y avait l’historien de Botticelli, Jacques Mesnil… Il y avait aussi Carlo Rosselli et sa femme, tous les deux souriants avec l’assurance intérieure des êtres chez lesquels le drame de toute destinée humaine a fini par aboutir à un équilibre de forces. Ensemble, se ressemblant presque, ils donnaient au premier abord une impression de plénitude et de sécurité. On les sentait sûrs d’eux-mêmes ; dignes d’une confiance totale. Simples dans leur vie, loyaux, mettant des intelligences nettes et souples au service d’une grande cause, ayant trouvé leur voie, capables d’y marcher jusqu’au bout. Nous parlâmes des choses tragiques de Russie. Puis des choses tragiques d’Italie. Enfin, des choses tragiques d’Espagne… C’est l’époque qui est ainsi et elle exige qu’on la regarde en face. Nous étions là des rescapés de plusieurs dictatures totalitaires, et pourtant pleins de confiance en l’avenir des hommes.
Carlo Rosselli, bien bâti, corpulent, dans la force de l’âge, le visage plein, le teint sanguin, des cheveux châtain clair, un regard bleu ou vert aiguisé par les lorgnons – regard d’observateur –, avenant, parole attentive, d’une très grande courtoisie, mais révélant tout à coup, par la réplique directe ou le jugement sans merci l’âme ardente du militant. Il revenait du front d’Aragon ; un jour encore auprès de sa femme et il repartirait pour les tranchées d’Huesca, tenues par la colonne Durruti, les bataillons du POUM, les volontaires italiens. Il appartenait à cette formation qui, rassemblant des socialistes, des maximalistes [une tendance interne au PSI], des syndicalistes, des anarchistes, des trotskistes, a donné beaucoup de sang généreux à la classe ouvrière d’Espagne. » [1]
Si l’on écrivait sa vie – et il faut souhaiter qu’on l’écrive –, il en resterait un beau livre où l’énergie apparaîtrait sans cesse au service d’un socialisme de liberté.»
L’Espagne se présente, dans cette perspective, comme une occasion unique. La volonté de constituer une colonne spécifiquement italienne en est la première résultante. Avec l’intervention de l’Italie fasciste, l’Espagne devenait l’occasion du premier combat en armes contre le fascisme. Les conditions mêmes dans lesquelles s’inscrivait le conflit démontraient qu’il s’agissait bien d’une lutte entre deux conceptions du monde radicalement opposées, divisant les Italiens entre eux. Le républicain Randolfo Pacciardi, commandant du bataillon Garibaldi, en rend compte dans le discours qu’il prononce à la suite de la victoire de Guadalajara :
« La bataille du Front populaire a été éminemment défensive. L’enjeu consistait dans le sauvetage de la république et des institutions démocratiques menacées par l’attaque réactionnaire et la corruption de la bourgeoisie sénile du régime […]. Étant données les prémices, on ne pouvait donc s’attendre à aucun renouvellement effectif du gouvernement de Front populaire, incapable de s’attaquer hardiment à ces réformes de structures, sans lesquelles toute tentative de transformation s’abat contre l’équilibre interne du régime capitaliste et les inerties d’une lourde majorité de coalition. »
En cette époque de 1937, le mensonge devenant industriel, des journaux ont laissé entendre que les Rosselli étaient tombés sous les coups d’anarchistes espagnols ! Or Carlo Rosselli fut l’ami du philosophe anarchiste Camillo Berneri, autre grand Italien, assassiné – pour d’autres raisons… ! – à Barcelone dans les premiers jours de mai 1937. Oui, 1937, année fatale !
Une partie des assassins furent arrêtés dès janvier 1938 (le commando de la Cagoule comprenait huit personnes !), un procès eut lieu en France en 1948, un autre en Italie mais dans l’ensemble les coupables eurent bien peu d’ennuis ! JPD
[1] Stéfanie Prezioso « Aujourd'hui en Espagne, demain en Italie», Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2007 (no 93), p. 79-91.
Derniers Commentaires