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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 15:52

Jaures-par-Pierre-Lariviere-blog.jpg

 

Le Montalbanais Verfeuil a été profondément marqué par l’assassinat de Jaurès qu’il raconte dans le premier chapitre de son roman, L’Apostolat, et que nous avons publié sur ce blog. Ici je l’imagine sans peine, en pleine guerre, penché sur sa feuille pour, par un poème, pleurer le disparu. Un texte aux tonalités religieuses. Verfeuil est resté un pacifiste et un grand bonhomme. Si lui tente de continuer Jaurès, modestement je tente de continuer Verfeuil. Jean-Paul Damaggio

 La brochure de quelques pages est éditée en 1917 à Paris à la Librairie d’Action et de la Ghilde « Les Forgerons » au 16 rue Monsieur le Prince ; le poème est décoré de trois dessins dont un portrait de Jean Jaurès par Pierre Larivière.

 

A JEAN JAURÈS

 

ILS l'ont tué. Ils l'ont, en un soir de démence

Ou d'infâme calcul, lâchement abattu.

O Lui qui fut le Verbe et qui fut l'Éloquence,

Et le son de sa voix à tout jamais s'est tu.

Ils l'ont tué. La guerre agitait à nos portes

Son spectre de douleurs, de haines et de sang.

Ils l'ont tué : la guerre, aussitôt surgissant,

Faisait s'entrechoquer les premières cohortes.

 

Un seul espoir restait : sa parole sublime,

Et sa douce énergie et son cœur généreux,

Son immense savoir, son âme magnanime,

Son exquise bonté propice aux malheureux.

 

Et tous nous attendions, angoissés et farouches,

Au seuil même du drame où sombrait l'univers,

Le mot qui fût sorti sûrement de sa bouche

Et nous eût délivrés de nos troubles amers.

 

Il nous eût indiqué d'un geste notre route ;

Il nous eût dit : « Amis, c'est là qu'est le Devoir »

Et c'était suffisant pour dissiper nos doutes

Et nous l'aurions suivi sans même le vouloir.

 

Il nous aurait donné le signal des révoltes :

« Nous ne sommes liés qu'avec l'Humanité

Et nous ne ferons pas vos sanglantes récoltes

Nous sommes pour la paix et la fraternité ! »

 

Ou bien, sous l'ouragan courbant nos faibles têtes,

Nous aurions attendu que le soleil revînt.

Il faut savoir laisser passer une tempête ;

Contre la foudre aveugle on lutterait en vain.

 

Mais, quel que soit, hélas ! son conseil ou son geste,

A la face du ciel, d'un grand cri surhumain,

Il eût clamé ces mots éperdus : « Je proteste !

Et vous, gouvernements, prenez garde à demain ! »

 

Oh non ! tu n'aurais pas légitimé la guerre,

Toi qui la combattis si vigoureusement !

Tu n'aurais pas absous les bandits de naguère ;

Le crime aurait reçu son juste châtiment.

 

 Oh non ! tu n'aurais pas prêché la guerre sainte

— Guerre dite du Droit et de la Liberté ! —

Il monte des charniers de trop lugubres plaintes

Et le nombre des morts encor n'est pas compté.

 

Non ! tu n'aurais pas dit : «Mourez ! c'est la dernière !

Vous luttez pour la Paix et pour l'Humanité ! »

Et si tu l'avais dit, prudemment, à l'arrière,

Tu ne te serais pas, un seul jour, abrité.

 

Surtout, tu n'aurais pas glorifié la haine,

Exalté le plus bas des sentiments humains,

Et les peuples trompés, qu'on tue et qu'on enchaîne,

A ta voix se seraient bientôt tendu la main.

 

Tu te serais dressé, suppliant et superbe,

Entre ces malheureux plus fous que des démons

« Aimez-vous ! Allemands, Français, Autrichiens,

Serbes Aimez-vous par dessus les fleuves et les monts !

 

« Aimez-vous par dessus les frontières factices,

Par dessus les patries, par dessus les tombeaux !

Ensemble, bâtissez la cité de Justice,

De la Paix, de l'Amour, du Bien-Être et du Beau / »

 

Et lorsque la plupart, regrettant leur furie,

Auraient voulu boucher la gueule des canons,

Ah non ! ce n'est pas toi qui, poussant aux tueries,

Impitoyablement eusses répondu: « Non ! »

 

Tu serais apparu, tel un autre Messie,

Aux yeux émerveillés des peuples repentants.

Le rameau d'olivier, c'était là ton hostie:

Il eût brisé le glaive aux mains des combattants !

 

Le rameau d'olivier, c'était le nouveau Signe

Par lequel nous aurions vaincu, derrière toi !

Hélas ! tes successeurs, tes disciples indignes,

Sans crainte et sans pudeur l'ont profané vingt fois !

 

Ils t'ont, pour des raisons qui sont peut-être infâmes,

Trahi comme jadis on a trahi Jésus ;

Ils ont vendu ton sang comme ils vendaient leur âme

Et ton saint évangile ils ne le prêchent plus.

 

Qu'importe ! Nous saurons conserver ta mémoire

Pure de toute tache et de tout abandon

Et ceux-là qui, sans nous, auraient terni ta gloire

Viendront, à deux genoux, te demander pardon !

Dors en paix, ô Jaurès, dans la terre albigeoise,

La vieille terre d'oc que brunit le soleil ;

Parmi tes paysans, parmi tes villageoises

Qui veillent pieusement sur ton dernier sommeil.

 

Dors en paix dans les fleurs, les fruits, les céréales ;

Parmi les blonds épis, parmi les grappes d'or ;

Dans le cadre ancien des choses familiales,

Grand parmi les vivants, vivant parmi les morts !

 

Dors en paix ! l’heure vient des moissons attendues.

Le grain que tu semas ; nous le récolterons.

Au milieu du sillon on te prit la charrue :

Nos sommes quelques-uns qui le continuerons.

 

Raoul Verfeuil

 

Ce poème a été réédité par le Bulletin de la société de études jaurésiennes  janvier mars 1971 avec cette petite bio

Raoul Verfeuil s'appelait, de son vrai nom, Lamolinairie. Né en 1887, employé aux P.T.T., socialiste, il milita d'abord dans le Tarn-et-Garonne, puis dans la Fédération de la Seine. Proche de Jean Longuet, il entra à la Commission administrative permanente comme minoritaire, en décembre 1916. Resté anti-zimmerwaldien, son choix à Tours pour la S.F.I.O. relève des ambiguïtés du con- grès. Il sera exclu du parti en septembre 1922, sur demande de l'Exécutif de l'Internationale et de la gauche de sa fédération. Son poème parut aux édition de la Ghilde des Forgerons au cours du troisième trimestre de l'année 1917.

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Published by éditions la brochure - dans raoul verfeuil
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