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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 12:21

L'hebdo communiste, FRANCE NOUVELLE - N° 1262 - 14 JANVIER 1970, a publié cette contribution au débat du XIXème Congrès du PCF. Avant de l'effacer de mes archives, je la case sur ce blog, car la question est symbolique de débats permanents dans le monde intellectuel. Bien sûr on ne parle plus de "production littéraire" mais toute la question de la nature de l'art est ouverte. Ce point nous rappelle qu'au PCF le débat avait lieu même si la direction en contrôlait la fonction. J'étais alors dans le camp de A. Dastre et je le suis encore. JPD

 

A. DASPRE Toulon (Var)

DANS un projet d'amendement, publié dans « France Nouvelle » du 10 décembre 1969, le camarade Alain Detoulat (Ivry) déclare à propos de l'expression « le rôle créateur » des intellectuels (thèse 8) que « le mot créateur a son relent de métaphysique. Les recherches actuelles — centrées par exemple autour de « La Nouvelle Critique » et « Tel Quel » — ont pourtant fait leur sort aux MOTS de la bourgeoisie (cf. l'interview d'Althusser à l' « Unita », «La Pensée », avril 1968), « producteur » conviendrait sans doute mieux.

Cet amendement me suggère plusieurs remarques :

1°) Pour justifier son amendement, A. Detoulat se réfère à un article d'Althusser. Dans cet article, Althusser souligne la nécessité de se battre « contre les mots équivoques, pour les mots justes » — ce qui parait normal (1). L'ennui est qu'il donne un exemple très discutable reprenant une idée déjà exprimée dans ses travaux antérieurs, il considère que le marxisme n'est pas un humanisme et que le mot humanisme doit donc être rejeté de notre vocabulaire (article cité, p. 33). Cette opinion avait été longuement discutée au C. C. d'Argenteuil (2), exactement deux ans plus tôt, la résolution, issue de ces travaux affirmait sans aucune ambiguïté « Il y a un humanisme marxiste. A la différence de l'humanisme abstrait par lequel la bourgeoisie masque les rapports sociaux et justifie l'exploitation et l'injustice, il découle de la tâche historique de la classe ouvrière, etc. » ( Cahiers du communisme, mai-juin 1966, p. 273). Althusser est cependant resté sur ses positions, c'est son droit. Mais je pense que le Congrès n'a pas à revenir sur les conclusions du C. C. d'Argenteuil ni directement ni indirectement. Pour le faire, il faudrait d'abord engager sur ce point une nouvelle et large discussion.

2°) Quand on dit se battre sur des mots il ne faut pas prendre cette expression au pied de la lettre ! En fait, on se bat sur les idées que représentent les mots, comme Althusser le rappelle d'ailleurs dans l'article cité. Rejeter un mot parce qu'il a un « relent métaphysique », ce n'est pas un argument valable : devons-nous ne plus parler du capital parce que ce mot sert de titre à un journal financier ? Faut-il rappeler que les mots de matérialisme, de dialectique, d'impérialisme, etc... ne sont pas des inventions de Marx ni de Lénine ? Qui se sont contentés — si j'ose dire — de changer le sens de ces mots. Ce qui est ici en cause ce n'est donc pas le parfum du mot créateur mais la conception que l'on se fait de l’œuvre d'art et du rôle de l'artiste.

3°) De ce point de vue, une remarque préalable s'impose : est-ce bien au Congrès de trancher ? Pour A. Detoulat la question semble déjà réglée, en particulier, après les travaux du colloque organisé à Cluny par « La Nouvelle Critique ». Mais, si l'on relit les textes des interventions à ce colloque, on s'aperçoit que les débats n'ont pas du tout abouti à des conclusions définitives adoptées unanimement sur la difficile question de la création artistique. La discussion est loin d'être close ! Or, le point 47 des thèses réaffirme une position très sage et bien connue de notre Parti « le développement de la science nécessite débats et recherches. Le Parti Communiste entend ne pas contrarier ces débats ni apporter une vérité à priori, encore moins trancher de façon autoritaire des discussions non achevées entre spécialistes ». Il me semblerait donc raisonnable de ne pas demander au Congrès d'intervenir sur ce point

4e) Mais on pourrait objecter que si les thèses emploient le mot création (non seulement au point 8 mais aussi au point 47), c'est que le Parti a déjà... pris parti ! C’est exact. La résolution du C. C. d'Argenteuil consacre un paragraphe à cette question : « Qu'est-ce qu'un créateur ? Qu'il s'agisse par exemple de la musique, de la poésie, du roman, du théâtre, du cinéma, de l'architecture, de la peinture ou de la sculpture, le créateur n'est pas un simple fabricant de produits desquels les éléments sont donnés, un arrangeur. Il y a dans toute œuvre d'art une part irréductible aux données et cette part, c'est l'homme même. Tel écrivain, tel artiste étant seul capable de produire l'œuvre créée. Concevoir et créer, c'est ce qui distingue les possibilités de l'homme de celles de l'animal. La culture, c'est le trésor accumulé des créations humaines etc. (op cit. p. 270). Je considère ce texte comme tout à fait remarquable et l'on voit bien, à le lire, qu'on peut se servir du mot création sans lui donner un sens métaphysique. Nous avons dans ces quelques lignes un excellent point de départ pour donner de la création artistique une interprétation matérialiste et dialectique. Tout ce qu'on pourrait regretter c'est que ce texte n'ait pas encore été étudié avec l'attention qu'il mérite.

5°) Il faudrait aussi savoir ce que l'on entend par production artistique. Comme il est évidemment impossible de pousser ici très loin l'analyse, je me contenterai de quelques remarques rapides. C'est P. Macherey qui, par son livre « Théorie de la production littéraire » (Maspero), a le plus contribué à mettre ce mot de production à la mode. Le but de ce livre est de montrer que les œuvres d'art dépendent étroitement des conditions politico-économiques (voir en particulier l'étude sur Tolstoï). Ce qui n'a rien de nouveau. Mais pour P. Macherey, la dépendance est si étroite que l'on en arrive à une conception purement mécanique des rapports entre l'œuvre d'art et les conditions historiques. On retombe ainsi dans un déterminisme élémentaire, anti dialectique qui est à la base des conceptions de Taine (3). On veut se montrer radical et l'on retourne à des vieilleries. Un tel point de vue peut cependant avoir aujourd'hui quelque succès dans la mesure où la diffusion d'idées gauchistes crée une certaine réceptivité à toute pensée qui s'exprime dogmatiquement. Ce néo-dogmatisme ne peut être accepté. Notre Parti a réussi à se débarrasser de toute conception simplificatrice en ce qui concerne les problèmes de la création littéraire ; il a ainsi accru considérablement son audience et donné la possibilité d'une analyse théorique féconde. Je ne vois aucune raison de revenir en arrière et je pense que cet amendement proposé par le camarade A. Detoulat ne doit bas être retenu.

 

FRANCE NOUVELLE - N° 1262 - 14 JANVIER 1970

Notes JPD : 

(1) Certains aujourd'hui croient découvrir que les mots sont importants...

(2) Le Comité Central d'Argentueil sera longtemps une référence. Voulu par Aragon il défend l'idée d'une liberté dans la culture et bien d'autres. Il est une réponse à Althusser et son anti-humanisme. 

(3) Cette rencontre n'est pas qu'une anecdote circonstancielle.

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