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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 10:16


Raoul Verfeuil est un Montalbanais peu connu.
 http://la-brochure.over-blog.com/article-32156748.html
Il a été le premier permanent du PCF suite au Congrès de Tours mais ne le resta pas longtemps, victime de la politique de bolchévisation. Mort trop tôt en 1927 de la tuberculose, il est aussitot tombé dans l'oubli.

14 février 1925

 

Raoul Verfeuil  :       Le Riche (conte)

  

On l’appelait le Riche, sans doute parce qu’il était pauvre. Dans le Midi surtout, les sobriquets ne sont pas seulement pittoresques, ils sont ironiques aussi. Le Riche était donc, pauvre - pauvre comme Job, et plus encore peut-être.

Job, en effet, couchait sur son fumier tandis que le Riche – à l’époque où on l’avait baptisé ainsi - dormait dans les granges ou sur la paille des autres.

Alors journalier, il avait fini par abandonner ce métier pour devenir un de ces musiciens ambulants qui courent, dès la bonne saison arrivée, de fête en fête ou de village en village, piston ou clarinette aux lèvres, pour la plus grande joie des populations endimanchées.

L’hiver, la vie était plus dure et il ne mangeait pas toujours à sa faim. Grâce à quelques bals dominicaux et aux noces qu’il « faisait » il se tirait pourtant d’affaires. Somme toute, il était heureux.

Aux âmes frustes, le bonheur est facilement accessible.

Comment avait-il appris la musique ? Il ne l’avait pas apprise et les partitions, étaient pour lui des rébus. Il s’était contenté d’acheter, tout jeune, une clarinette et il avait fini par en sortir une mouture toujours semblable de danses et de refrains qui suffisaient à sa gloire et à sa profession.

Le Riche était connu à dix lieues à la ronde. Démesurément grand et invraisemblablement maigre, sa taille gigantesque avait à ce point fléchi qu’il était devenu, de bonne heure, presque bossu.

Sur son dos voûté, les enfants grimpaient volontiers et, telle une bonne vieille bête docile, il les promenait avec résignation et peut-être même avec plaisir.

Les jours de fête, c’était lui qu’on apercevait d’abord et qu’on saluait ; c’était sa silhouette étrange et sympathique qui le faisait ressembler, tant elle était drôle, à quelque animal antédiluvien.

En tête des musiciens, il allait, leur donnant le ton et les conduisant, d’un pas qui voulait être solennel, chez M. le Maire et les principales notabilités auxquels on offrait, avec l’aubade habituelle, le bouquet traditionnel.

Les gamins du village le suivaient en imitant, sans moquerie d’ailleurs, sa démarche bizarre, indolente et saccadée à la fois, son corps en arc de cercle, la tête seule relevée et les mains tenant collée à la bouche, comme un curieux appendice, la fameuse clarinette populaire dans tout le pays.

Ce temps-là avait été pour lui un peu comme son temps de splendeurs.

Mais l’âge était venu, le Riche s’était fait vieux, et aux splendeurs avaient succédé les misères.

Les fêtes votives, un peu partout, avaient perdu de leur éclat et de leur simplicité.

Les jeunes paysans ne se contentaient plus des danses pourtant si jolies d’autrefois.

Les polkas leur paraissaient anachroniques et les farandoles vétustes.

Ils préféraient les tangos à la mode de Paris - ou de Buenos-Aires.

Le Riche, incapable d’exécuter les nouvelles danses, avait alors fait une fugue à la ville - toujours, philosophe d’ailleurs sans un mot de plainte ou d’amertume, un peu plus maigre et un peu plus voûté seulement.

C’est à cette époque que je le connus. Il était sans travail et ne savait du reste pas bien à quoi il pourrait s’employer.

Il avait enfoui dans un étui sa clarinette et il n’y touchait presque plus.

A peine si, de temps en temps, on l’appelait encore dans quelque lointain hameau et ce n’était pas sans une certaine mélancolie qu’il s'y rendait.

– Pourquoi ne joueriez-vous pas dans les auberges ? lui dis-je un jour. Cela vous rapporterait sans doute quelque argent.

Il ne me répondit pas et je ne sus pas ce qu’il pensait de mon conseil.

Ayant quitté, sur ces entrefaites, la ville, je n’y revins que quelques mois plus tard.

 

Le lendemain de mon retour, j’étais assis à la terrasse d’un café, à l’heure, de l’apéritif, lorsque j’entendis soudain un air de clarinette qui me fit tressaillir.

Au bout de la terrasse, le Riche, assis sur un pliant, égrenait sur son fidèle instrument les notes ingénues et champêtres qui avaient jadis charmé tant de couples et célébré tant de mariages.

Et ce fut pour moi, dans la mélancolie prenante du crépuscule qui tombait, une adorable évocation.

Un village surgit à mes yeux, un village aux maisons de briques emmaillotées de glycines et de vigne vierge et qui, bâti à flanc de coteau, regardait couler à ses pieds, de toutes ses demeures fleuries, un paresseux et chantonnant ruisseau.

C’était la fête patronale et le village, paré de ses plus beaux atours, qui m’apparaissaient parmi les lumières, les oriflammes et les chansons avec sa grande place embaumée de l’odeur des acacias, la grande place que toute une jeunesse ardente au plaisir, inondait de ses flots tumultueux.

Le Riche était là, sur l’estrade des musiciens, et c’était lui surtout que je voyais s’époumonant à jeter aux couples qui tourbillonnaient des rafales de notes langoureuses ou allègres.

Et tout cela était empreint de fraîcheur, de poésie, de séduction.

Qu’avait-il fait ces dernières années ? Comment vivait-il ?

Je le vis se lever, prendre dans sa poche une escarcelle et commencer sa quête.

Les sous tombaient dru dans la sébile et à chaque obole, il remerciait, d’un hochement de tête plus encore que d’un mot.

Quand il fut arrivé devant moi, je le questionnai :

– Eh bien ! mon brave, ça va le commerce ?

Il me reconnut, me prit les mains avec effusion :

– Ah ! mon bon monsieur ! quelle bonne idée vous m’avez donnée. Tenez ! regardez si ça marche !

Il fit sonner joyeusement les pièces de monnaie qu’il venait de recueillir.

– Chaque jour, c’est comme ça. Je joue partout à présent. Au début, je n’allais que dans les auberges puis je me suis hasardé à entrer dans les cafés. Maintenant on me tolère dans tous les établissements et je joue même au coin des rues. Je me fais jusqu’à trois francs par jour.

La guerre, malheureusement, a éclaté qui a vidé pendant longtemps la petite ville méridionale de sa population valide et a contraint le Riche à redevenir plus pauvre qu’il ne l’avait jamais été.

Ce n’est guère que la deuxième année de la guerre, la situation militaire se stabilisant et les plaisirs de toute nature étant retrouvés, qu’il a repris sa clarinette et ses tournées.

Mais il n’exécute plus les morceaux naïfs et charmants d’autrefois. Il a renoncé aux vieilles danses et aux vieux refrains mélancoliques et délicieux. Il a suivi la mode - la mode guerrière qui impose ses chansons comme elle impose ses servitudes militaires et son ignominie morale.

Je l'ai entendu de nouveau, depuis. A force de persistance, - et parce qu’il fallait vivre - il est parvenu à arracher à sa pauvre clarinette rétive d’ineptes couplets belliqueux qu’il a continué de jouer, la guerre finie.

Il avait déjà appris Viens Poupoule ; il a appris La Madelon et c’est La Madelon, doublée d’une Marseillaise extravagante et suraiguë qu’il hurle maintenant, au grand effroi des oreilles les plus complaisantes.

La grande victoire a de ces petites rançons…

RAOUL VERFEUIL

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