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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 11:28

Martin Armingol raconte ses souvenirs par l’intermédiaire de son fils dans un livre publié chez L’Harmattan : Mémoires d’un exilé espagnol insoumis 1931-1992. Voici deux extraits du livre qui concernent un moment d’histoire actuellement au cœur de diverses manifestations du souvenir, 70 ans après la « retirada ».

 

De La Jonquera au camp d'Argelès-sur-Mer (I)

 

Je passai la frontière, le cœur serré en pensant que non seulement nous avions perdu notre terre mais aussi la liberté. Personne ne peut s’imaginer notre enthousiasme à l’avènement de la République. Cela nous avait coûté bien cher, comment pouvoir oublier.

A la douane, nous laissâmes les armes. J’avais mon revolver caché dans une gamelle et en passant devant le tas d’armes, je fis le geste de le jeter et en pris un second, un 9 mn magnifique, ce qui fait que j’avais deux pistolets.

Je vendis un mulet que j’avais récupéré, 50 F, à un paysan, juste avant d’aller au camp de concentration. C’estque je me suis rendu compte de ce que valaient les autorités françaises, séparant les maris de leurs femmes, les personnes âgées de leur famille. Ces pauvres mères se défendirent comme elles purent pour garder leur progéniture, mais contre la force point de résistance. Plus tard bon nombre d’entre elles furent renvoyées en Espagne dans des wagons à bestiaux et ne revirent jamais leur mari.

A force de marcher, nous arrivâmes au camp d'Argelès-sur-Mer. Il est certain que l’on ne pouvait nous loger dans un hôtel. Personne ne s’attendait à un tel déferlement. La plupart d’entre nous n’avaient même pas une couverture pour se protéger du froid, et les autorités attendirent les beaux jours pour construire des baraques. Le gouvernement républicain espagnol en exil octroya une prime de 500 F (l’équivalent d’un mois de salaire) à tous nos officiers. La plupart n’avaient fait la guerre que dans l’intendance sans souffrir des bombardements. Quant à nous les quelques rescapés, nous n’eûmes droit qu’à mourir de faim. Nous étions jeunes, mais je crois que si la chose se produisait aujourd'hui, j’en serais mort de honte et de dégoût. Je remercie la majorité de nos officiers qui mirent cet argent en commun pour les besoins de tous ; ils furent plus honnêtes que notre gouvernement. Par groupe d’amis ou par famille, nous confectionnâmes des abris de fortune. Quand il pleuvait, l’eau coulait davantage dedans que dehors. Le soir, il nous arrivait d’aller discuter avec un proche compagnon qui se trouvait à deux ou trois îlots de distance ; le problème était au retour, la nuit. Nous marchions souvent sur quelqu’un qui nous maudissait de toutes ses forces ; c’était le désordre total. Il n’y avait pas d’eau potable et rien pour faire nos besoins ; donc tout le monde allait sur la plage. Les femmes s’y rendaient toujours à quatre ou cinq et, pendant que l’une faisait ses besoins, les autres tenaient une couverture autour d’elle pour la cacher. Huit jours après, on ne savait plus où mettre les pieds. Le premier matériel reçu fut des pompes. Ils les installèrent à une vingtaine de mètres de la mer. L’eau était presque imbuvable mais il fallait faire avec. Des latrines furent confectionnées avec de grandes lessiveuses. Nous en escamotâmes quelques-unes pour faire bouillir le linge car nous étions couverts de poux. Avec les amis d’Un Castillo, nous formâmes une équipe de nettoyage qui consistait à attraper les hommes sales pour les mettre sous la pompe à eau et les laver jusqu’à ce que nous soyons fatigués de pomper.

Apres quelques mois, certains réfugiés voulurent repartir en Espagne. On les mettait torse nu et en plus ils recevaient une volée. Cette bêtise leur coûta cher car, à leur retour, ceux qui ne furent pas fusillés purgèrent plusieurs années de prison. S'ils avaient connu le régime franquiste comme moi, ils ne seraient pas retournés dans leur pays [Martin se trouva d’abord en zone franquiste avant de pouvoir passer chez les Républicains].

Les Français qui administraient ce camp firent fortune, ils nous donnaient à manger tout juste la moitié de ce qui nous revenait. Dans la baraque administrative était affiché ce que nous devions recevoir quotidiennement : café, sucre etc... Trois hommes furent nommés par les camarades pour protester. Je fis partie de ce groupe. Nous allâmes parler au commandant qui s’occupait de la répartition pour lui dire : « Vous nous volez la moitié de ce qui nous est dû ».

- Comment ? Vous osez me dire ça ? C'est comme si vous me gifliez sans vous servir de vos mains ?

- Toi par contre, les gifles tu nous les donnes avec les deux mains.

Ce commandant français parlait couramment l’espagnol. Il avait lutté avec nous. Plus tard je vous dirai la mésaventure qui m’arriva avec lui.

Les Français ne furent jamais capables de contrôler ce camp. La nourriture était répartie par groupes. En mettant plus de noms qu’en réalité, nous arrivions à survivre. Ils venaient de temps en temps faire l’appel mais comme tous les interprètes étaient des réfugiés, nous étions tout de suite prévenus et un groupe aidait l’autre en envoyant des compagnons répondre à l’appel de noms fictifs.

Finalement ils construisirent les baraques. On se serait cru dans une grande capitale. Une large rue allait de la porte du camp jusqu’à une espèce de ruisseau qui séparait les hommes des femmes. Nous la baptisâmes : El barrio chino (le quartier chinois). C’est le nom d’un quartier chaud de Barcelone. Nous l'inaugurâmes en chantant.

(Là nous avons six pages de chansons)

Véritablement c’était un barrio chino : on y trouvait de tout, du tabac, des habits. Certains vendaient leur montre, d’autres jusqu’à leur chemise, tous pour la même maladie : le tabac. Moi aussi je vendis mes deux pistolets pour acheter des cigarettes et écrire à mes parents. Pour économiser, nous écrivions trois ou quatre de la même région dans une seule lettre. D’un paquet de scaferlati, nous sortions quatre-vingt-dix cigarettes ; elles avaient plus de papier que de tabac mais nous les dégustions comme un bébé, le lait de sa mère. Bien qu’il nous manquât la liberté, le plus grand cadeau que l’on puisse faire à l’homme, nous étions contents grâce aux cigarettes. II faut avoir vécu dans un camp pour apprécier la richesse de peu de choses. Parmi nous, il y avait toutes sortes d'hommes : médecins, écrivains, enseignants, artistes, menuisiers, forgerons, ingénieurs, compositeurs, peintres, paysans, poissonniers ; de tout quoi !

Par exemple, je retrouvai Enemecio, qui avait mauvaise mine et qui s’essoufflait en marchant, puis Chueca me raconta sa mésaventure avec l’ambulance qui le transportait à l’hôpital de Reus, et qui était entrée en collision avec un camion. Il eut le bras cassé à deux endroits, la langue coupée et je ne sais combien de points de suture à la tête. Sa mauvaise guérison fit que les os s'étant mal soudés, il ne pouvait même plus se rouler une cigarette, et le problème de la langue faisait qu’il bafouillait. Je rencontrai aussi le capitaine Salaber qui, par pudeur, prétendait ne pas s’être trompé de position [référence à un moment de la guerre]. Plus tard, arriva Franciscas qui ressemblait à un cadavre. Après nous être embrassés, nous chantâmes L'internationale. On se demande comment un homme peut supporter de telles épreuves : trois mois passés en terrain ennemi, les pieds nus, les vêtements en lambeaux, se nourrissant de racines et d’herbe, tenant seulement au moral, marchant la nuit et se reposant le jour avec les Pyrénées comme ligne de mire. Il avait des poux jusque dans les sourcils. Faisant office de coiffeur, avec du matériel pris à ceux qui s’en retournaient en Espagne, je le rasai jusque dans le trou du cul. Il ne cessait de me dire « Ah ! Martin! Si tu avais été avec moi, je n’aurais pas tant souffert ».

La vie du camp ne changeait pas. Le ravitaillement était réparti par groupes. Le combustible étant rare, nous décidâmes d’en prendre là où il y en avait. Dans chaque baraque un groupe d’hommes était désigné pour aller chercher la nourriture. Deux d’entre nous se mettaient au milieu du groupe au cas où il faudrait les protéger si une retraite rapide devait s’effectuer ; nous passions toujours les derniers. Parfois, nous prenions un sac de charbon et l’autre un sac de n’importe quoi. Nous ne recommencions l’opération que quand il ne restait plus de combustible, car les fouilles fréquentes nous empêchaient de constituer des stocks ; si l’on était pris c’était le camp disciplinaire. Au début nos gardiens étaient des Arabes montés à cheval qui faisaient de l’excès de zèle, passant le long de la plage au triple galop au milieu de nous comme s’il s’agissait d’un troupeau de moutons. Ils se rendirent vite compte à qui ils avaient à faire. Leur fantaisie dura peu de temps car nous les désarçonnions les uns après les autres. Ils furent remplacés par des Sénégalais ; ceux-ci au contraire étaient de bons enfants et ne faisaient que monter la garde autour du camp.

Un jour, profitant de ce changement et ne voulant pas mourir de faim, à cinq ou six nous occupâmes l’attention du Sénégalais en lui faisant quelques grimaces pour le faire rire et permettre à trois d’entre nous de sortir pour attendre les camions de pain conduits par des réfugiés ; à notre signal ils ralentirent. Etant le plus leste, je sautai dans le véhicule et commençai à jeter les pains à mes deux amis qui les mettaient dans un sac. Pour entrer au camp, il n’y avait pas de problème puisque rentrait qui voulait. Au cours d’une de ces opérations, mes compagnons crièrent : « Fais attention ». Je mis un moment à réaliser qu’un gendarme venait vers moi. Je sautai alors du camion avec deux pains et m’enfuis à toutes jambes ; mes amis crièrent à nouveau. Je me retournai et vis que le gendarme sortait son pistolet. Je m’arrêtai, et pour lui monter que j’avais faim, je me mis à manger comme un chien affamé ; il me sortit le pain de la bouche. Je ne puis vous dire les injures dont je fus l’objet puisque je ne comprenais pas la langue française. Parmi eux il n'y en avait pas 5 % de bons.

Tous tondus, nous passâmes quelques jours à l’hippodrome (le camp disciplinaire). Après notre séjour, alors que nous étions conduits sous bonne escorte vers nos baraques, une famille française qui vivait entre le camp et l’hippodrome me passa cinq ou six tablettes de chocolat en me demandant de les partager avec mes amis. Ce geste avait plus de valeur pour moi que tout le chocolat de France. Tout le monde eut droit à un bout de chocolat. Ceci se passa le long de la seule rue située à droite avant l’entrée du camp.

Pour briser la monotonie, nous trouvions toujours quelque chose à faire : soit passer sous la pompe ceux qui étaient trop sales ou jeter l’un de nos compagnons non-nageurs à la mer. Cette dernière activité était facile vu qu'il y en avait 90 % qui ne savaient pas nager. Quand ils avaient bu quelques tasses, nous les sortions, mais bien souvent ils y arrivaient seuls.

Pendant ce temps, nos compagnons du centre de l’Espagne et de Madrid continuaient la lutte. Des volontaires furent demandés pour aller leur prêter main forte. L’appel s'intitulait : Todos a Madrid. Nous nous inscrivîmes en bon nombre sans pouvoir y partir car la capitale, cernée de toutes parts se rendit. Ainsi s'acheva la république.

Sachant que la guerre mondiale était inévitable, on se disait : « Nous avons perdu une bataille mais pas la guerre ». Tenir de tels propos c’était ne pas connaître nos ennemis : l’Allemagne et l’Italie.

 

 

Martin Armingol raconte ses souvenirs par l’intermédiaire de son fils dans un livre publié chez L’Harmattan : Mémoires d’un exilé espagnol insoumis 1931-1992. Voici deux extraits du livre qui concernent un moment d’histoire actuellement au cœur de diverses manifestations du souvenir, 70 ans après la « retirada ».

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