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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 11:10
Deux nouvelles lettres de Ma bien chère Belle, 210 pages 15 euros. Jean-Paul Damaggio

Samedi 6 avril

 

 

Dans quelques minutes, il sera l’heure de notre déjeuner. En attendant, je viens d’écrire à ma mère pour la préparer à mon futur, dans le cas improbable où la terrible mesure nous serait appliquée. A quelle mesure je fais référence ? Ecoute ma Belle, cette histoire de possible déportation en Algérie me retourne l’estomac. Je ne veux pas y croire. La République, car tout de même nous sommes encore en République, peut-elle nous appliquer le traitement que le Second Empire fit subir aux Républicains de 1851 ? L'histoire peut-elle se répéter à ce point ? Par les récits de déportés, nous connaissons un peu la vie là-bas, sur l'autre bord de la Méditerranée. Le Lot-et-Garonne eut sa part. "Déportés" : ce mot vient du temps de Vidocq ; en 1851, on disait plutôt, transportés. Bref, chassons ces sombres nuages tant qu’il ne pleut pas.

Sais-tu que ma tête respire mieux ? Non, tu ne peux le supposer alors je te l’écris : j’ai été chez le coiffeur faire une toilette complète, en particulier un lavage de tête que je n’avais pas eu depuis octobre 1939, triste date de notre arrestation. J’aurai voulu que cette séance dure longtemps car à confier ma tête à un coiffeur, ça me délasse tellement. On se laisse faire et on se sent mieux. Comme avec les barbiers : plus que couper la barbe, ils refont un homme. J’ai le savon, le blaireau, il me manque le rasoir, le porte-monnaie, les pantoufles et le couteau.

En attendant notre déjeuner, j’observe Charlot, le vieil âne qui souvent traîne lentement un charreton dans le parc. Cet hiver, il allait tous les matins tendre son museau à la porte de la chambre occupée par Racamond qui nous a devancé dans ce lieu de séjour. Prenant l’air du chanteur de rue, il obtenait gâteaux, chocolats et autres friandises, de quoi s’entretenir la santé aussi bien que sous le règne des précédents propriétaires du château, à savoir la Baronne, puis le Syndicat des Métaux. Après la dégustation, il aime poser sa tête sur l’épaule de ceux qui lui parlent et sa joue contre celle de son interlocuteur, il ne se lasse jamais de cette posture. Aujourd'hui, comme il reste éloigné de moi sans doute par caprice, je le suis du regard en repensant aux ânes que j’ai bien connus à Samazan, et par exemple à la bonne Mirette. Je dois le reconnaître, Charlot a eu une éducation qui lui permet de prendre un sucre dans la main avec une délicatesse de manière, que notre pauvre Mirette n’a jamais pu atteindre. Peut-être, en tant que professeur, sais-tu d’où vient ce mépris scolaire pour l’âne ? Qui est l’inventeur du bonnet d’âne ? Le mot ânerie originaire du dernier siècle, qui le créa ? Les enfants qui lisent mal, que font-ils ? Ils ânonnent ! L’école a ridiculisé l’animal le plus utile aux paysans pauvres. Leurs longues oreilles ont servi cette mauvaise cause ! Je pense tout d’un coup que cinquante ânes se mettant à bramer ensemble quel chœur ça ferait ! Si, par esprit de contradiction, je demeure une drôle de bourrique, tant pis !

A me remémorer de tels souvenirs - et je ne t’écris pas tous mes souvenirs d'ânes - il me tarde encore plus de te revoir demain à mes côtés... et ne te vexe pas du lien !

Demain, sans négliger les questions pratiques, je te raconterai notre odyssée du jour du jugement. Tiens pour ne rien oublier, avant le déjeuner (il faut bien que j’aille le prendre), je vais écrire un aide-mémoire pour faciliter notre future conversation. Remercier Zévaès, l’avocat. Le payer. Vérifier que le pourvoi en cassation n’a pas été déposé en mon nom sinon le retirer. Penser à la pension. Ecrire à ma mère. Décrire la vie ici : chambre – repas – travail - perspectives. Surtout parler de l’Algérie.

Aucun des sept députés condamnés qui sont ici, n’ont voulu déposer de pourvoi en cassation. Félix Brun, Pierre Dadot, Jean-Marie Duclos frère de Jacques, Auguste Béchard, Marius Vazeilles, Jean Philippot (les autorités s'obstinent à le prénommer Jean alors qu'elles savent depuis longtemps qu'on l’appelle Roger) et moi-même,  nous ne voyons pas l’utilité de cette manœuvre. Parce qu'en tant que sursitaires, nous craignons un verdict plus dur ? Vu la lecture du terme "sursis" faite par le pouvoir (il mériterait, en lecture tout au moins, le bonnet de vautour) l’argument paraît faible. En fait nous ne voulons pas nous faire souffrir nous-mêmes. On verra le résultat obtenu par ceux qui demandent ce pourvoi.

En attendant, voici la formule de l’optimisme obligé : notre vie se déroule aussi agréablement que les circonstances le permettent. Demain sera un nouveau jour ... s'alimentant des mêmes circonstances et demain je t'embrasserai encore mieux qu’aujourd'hui.

 

Lundi 8 avril

 

Tu es passé hier et j’ai la tête encore pleine de tes paroles, de ton accent, j’ai les yeux pleins de tes regards, de ta silhouette, j’ai les bras pleins de ta douceur, de ta bonté, j’ai mon cœur plein d'espoir et d’amour. Aujourd'hui je t’écris assez tard car j’ai d'abord voulu soigner ma correspondance avec ma mère, avec Nini, Germaine et Lulu. Tu trouves n’est-ce pas, que je ne chôme pas ? Pour le paysan que je suis, une seule chose compte : employer son temps c’est-à-dire travailler. Même en prison, tu le constates, je ne change pas.

En t’écrivant à une heure plus tardive que d’habitude, juste avant 11 h 30, le bruit qui m’entoure m’empêche de me concentrer sur mes pensées et ce problème assez général en devient plus évident. Autour de moi, les camarades discutent sans cesse, or n’ayant pas d’endroit tranquille ou me replier, je suis contraint de supporter le brouhaha, ce qui me fatigue sans rien enlever à la note optimiste : j’espère que tu es rentré à Boulogne tout à fait tranquille et apaisée à mon sujet. A moins d’être entièrement libre (c’est-à-dire installé à Boulogne avec faculté d’aller à Samazan et Bordeaux) je ne pourrais être mieux nulle part qu’ici. C’est tout de même une chance que nous habitions Boulogne, ça te permet de ne pas être trop éloignée du Centre de Surveillance.

Voici le menu que dans quelques minutes nous allons déguster au réfectoire : pâté de porc, tripes, pommes à l’eau, fromage, le tout suffisant en qualité et quantité.

Que dire de la santé, cette grande héroïne sans laquelle nous ne serions rien ? Après la cellule de la Santé, en retrouvant ici le grand air, cela nous a tous enrhumé. Est-ce un détail de la vie ici, ou un enfantillage de la vie de partout ? Le rhume, d’y penser, peut-être que ça accélère sa venue. Porte-moi des mouchoirs. Côté digestion, pour la faciliter, je vais me promener avec Philippot. Ma Belle, tu imagines sans peine tout ce qu’on peut se raconter ! Ensemble nous parlons politique sans retenue. On se connaît depuis tant d’années et grâce à tant de bagarres ! Il suffit d’un mot pour qu’aussitôt nous nous mettions à refaire le monde dont tu devines les couleurs. Nous passons en revue tous les amis du canton de Port-Sainte-Marie et dans le feu mêlé de nos paroles et de nos rêves, Philippot devient le facteur de la fraternité ne transportant que des lettres de bonheur et s'arrêtant chez tous pour parler de la vie. Tu sais comment il est Philippot, comme un frère avec moi. Dire qu’il m'accompagne en ce calvaire pour seulement quatre voix ! Ce mois d'avril nous incite à repenser à l’inoubliable avril 1936. Philippot reste, même entre les murs de Baillet, fidèle à sa personnalité : calme, appliqué, sérieux et peu passionné ; et fidèle à son allure : cheveux noirs peignés en arrière, visage toujours rasé de près, et un air bien plus jeune que moi alors qu’avec mes 53 ans je suis de deux ans, son aîné !

Il me redisait hier cette fête de Port-Sainte-Marie où, de joie, les camarades ne voulaient pas le laisser partir. C’était le dimanche 31 mai 1936, 300 convives avaient participé au banquet, et en cortège ils le ramenèrent à la gare, aux chants de L’Internationale. Au fond de lui-même, à me raconter tout ça, il n’avait pas le calme qu’il conservait extérieurement parce que ces souvenirs portent des noms d’amis, comme des sueurs et des soifs. Par exemple, il me rapportait les propos d’un camarade de Fregimont lui rappelant en patois : « Dès le premier tour, tu as été en tête à Fregimont, trente quatre voix pour toi, contre vingt neuf à Martin. Ah ! mille dieux qu’on a bien travaillé ces dernières années ! ». Ce premier tour, tu t’en souviens ma Belle, Philippot a eu quatre voix d’avance sur Martin, député sortant, radical, professeur agrégé qui plus est ! Au cours de la promenade, je lui rappelais un autre moment que je connaissais : la fête au soir du deuxième tour où, du balcon de la mairie d’Agen, il remercia les électeurs en déclarant: « Avoir assuré le triomphe du Front Populaire c’est bien. Consolider son existence, développer sa puissance et faire appliquer le programme, c’est mieux ». Quelle résonance ces paroles, aujourd’hui ! J’aurais préféré, pour des raisons tactiques, qu’il se désiste en faveur du radical mais, d’une part la direction du parti refusa, et d’autre part, dans un premier temps, Gaston Martin lui-même annonça son retrait. Finalement les deux s’affrontèrent et les électeurs sanctionnèrent le maintien de dernière minute du député sortant qui perdit des voix et n’empêcha pas la belle élection de Philippot. Roger député d'Agen et moi député de Marmande, quel beau doublé ! Hier comme aujourd'hui, nous avons agi honnêtement, loyalement. Aucun reproche justifié ne peut ni ne pourra nous être adressé. Bref, on se tient compagnie... pour quatre voix. A m’écouter parler d'Agen, Philippot veut toujours revenir à Port-Sainte-Marie, gardant sans doute la nostalgie du temps où, dans les environs, il était le facteur.

Mais du procès, de notre odyssée du jour du procès, quand vais-je t’en parler ? Hier je n’ai pas eu le temps d’évoquer l’affaire, aujourd’hui je vagabonde, et demain ? Je dois construire un plan et m’y tenir. Voilà la résolution qui occupera ma fin de journée. Je t’embrasse.

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