Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 09:25

Montalban derniers instantsLa gastronomie politique selon Vázquez Montalbán

 

 

 

Dernièrement la ville de Barcelone a célébré Vázquez Montalbán par une exposition unique en son genre : un parcours culinaire merveilleusement agencé. On commençait par la remise des divers aliments où l’on pouvait écouter en se penchant sur quelques boîtes les musiques chères à l’auteur, dont l’inévitable Auvergnat de Brassens, puis, passage obligé par la cuisine elle-même, avec la beauté de ses ustensiles.

Là, je pouvais repenser à cet aveu de l’écrivain affichant sa joie quand une maison d’édition lui offrit une boîte de couteaux professionnels.

Plus loin, nous trouvions les tables des plus grands et plus petits restaurants de Barcelone avec citations à l’appui. Le tout s’achevant dans une salle aménagée en fumoir.

La bonne chère appartenait totalement à l’engagement politique de l’auteur de Pepe Carvalho un engagement qui alliait le soutien à l’équipe de foot du Barça, et à la boule de viande que mettait sa mère dans le ragoût traditionnel espagnol, un peu comme en Italie dans le « bollito ». Résister au franquisme, c’était aussi une affaire de symbole dès sa plus tendre enfance.

 

Ensuite, à l’aube des années 70, Manuel a trente ans, et comme beaucoup de Barcelonais, il vit un grand écart qui lui imposera une gymnastique de toute une vie. D’un côté, il a accès dans le texte à Gramsci, Lefebvre et avec son ami le philosophe Manuel Sacristan à la philosophie allemande dont pour la RDA à celle de Wolfgang Harrich qui a écrit : Communisme sans croissance, (nous n’aurons pas en France l’honneur d’avoir la traduction). De l’autre, il côtoie une Europe qui déferle sur la Costa Brava, en quête de consommation effrénée de loisirs touristiques. Quand ce grand écart a pour cadre une Espagne franquiste enfermée dans les schémas les plus rétrogrades, la question de la survie devient une obsession quotidienne.

Vázquez Montalbán va la résoudre, en partie, par la gastronomie, pour une raison matérielle. Sa compagne communiste devient anarchiste et décide de délaisser les casseroles d’où pour Manuel, l’activité forcée de cuisiner, qui lui permet de mijoter sa pensée politique, jusqu’à en faire un auteur de polar mondialement connu.

Pour écrire cet article, et me mettre en appétit, je feuillette son livre de 1977, L’art de menjar a Catalunya. Ecrit en catalan, il a ce sous-titre qui est un programme politique : Cronica de la resistència dels senyals d’identitat gastonomica catalana. Vázquez Montalbán, là comme dans TOUS ses livres, est un chroniqueur c’est-à-dire un écrivain au cœur de l’actualité. Une actualité pour la résistance et une résistance par des signes d’identité gastronomique ! Un temps admirateur de Lefebvre, il pense que c’est dans le quotidien que se perçoivent les instruments de l’émancipation humaine. Il regrette seulement que cette découverte soit venue un peu tard par rapport à l’évolution du capitalisme. Pour le dire autrement, la lutte contre Mac Do aurait dû être entreprise dès les années 70. Mais qui au sein de son parti communiste catalan (le PSUC) pouvait prendre au sérieux cette approche de la lutte politique ?

Le livre de 1977 que je feuillette a une belle préface de Nèstor Luján, l’ami de toujours de Manolo. Que cet écrivain n’ai jamais été traduit en France démontre que le retard est devenu spectaculaire entre la maigre conscience des moyens de lutte des démocrates, et l’action savante de l’adversaire de classe. Vázquez Montalbán en a tiré une conséquence pratique : je vais me mettre à écrire des polars. Mais contrairement à d’autres, qui passent d’une période rose à une période bleue, il reste le poète de toujours, et l’inévitable sub-normal, avec la gastronomie comme critère de la vérité pratique !

Le Catalan fut un Rouge qui toute sa vie en appela à la rencontre avec Le Vert en sachant qu’il ne susciterait que méfiance des uns et des autres lui qui ne rêve que de « communion des saints ». Dès 1969, donc pour ses trente ans, il publie : au souvenir de Dardé (Recordando a Dardé) écrit déjà en 1965. Roman inaugural d’une vie politique placée sous le signe de Marx à la sauce Grouccho. La version nauséabonde de l’idée de croissance, présente dans le livre, sera réduite, par des critiques, au contexte espagnol du franquisme (sous-entendu : avec la croissance de l’autre côté des Pyrénées on vit sur une autre planète). Sauf que Manolo sait très bien que la dite croissance, version démocratie, permet à des bus entiers d’Espagnols de remplir les salles des cinémas pornos de Perpignan ! Son poème, Manifeste consumériste que l’on trouve dans ce roman m’apparaît encore aujourd’hui comme le meilleur texte dénonçant la consommation à la mode capitaliste.

 

Pour avoir vécu une jeunesse où il manquait de tout, Vázquez Montalbán est bien placé pour savoir que l’obsession de la consommation ne peut que frapper les couches populaires. Pour avoir cependant vécu dignement au sein de ces couches populaires, il sait aussi que la richesse phénoménale des personnes en question vaut mille fois plus que les consommations standardisées offertes par le système. D’où son choix en faveur de la gastronomie politique, de la chanson politique, du foot politique ou du cinéma politique. Insister sur la question gastronomique c’est tout simplement passer le plus vital chez tout être vivant : manger. La culture a fait du repas un enjeu plus politique que tout autre, en inventant les repas sélects. Dernièrement, un président de conseil général pour remercier les élus d’une petite commune qui lui rendirent un grand service, les invita à un repas de roi, avec valets tirant la chaise devant les invités etc. Le bon peuple en fut médusé !

 

Donc, du premier jour au dernier, Vázquez Montalbán s’est battu politiquement contre Mac Do. Pourquoi ajouter le terme politiquement ? Des adversaires de Mac Do peuvent être des adeptes de l’ascèse, de la pureté alimentaire, ou de ce que Manolo appelait les théologiens de la bonne conduite. Pour Montalban, la vie c’est la bonne chère, le bon vin, le bon cigare et si on doit en mourir à 60 ans, alors disons-le, il vaut mieux mourir heureux que survivre tristement.

 

C’est avec cette même joie que j’écris cet article où je peux prendre en référence le dernier entretien avec l’écrivain paru dans la presse française. Il disait dans L’Humanité du 22 mars 2003 : « En Italie, dans les années 70, une fraction du parti communiste avait créé un mouvement contre le fast-food. Lutter contre le hamburger peut paraître idiot. Mais ce n’est pas une question de survie de telle ou telle culture gastronomique mais une question de philosophie. Le hamburger, le ketchup, c’est la même volonté d’uniformiser le monde ». Cette volonté, il la retrouve dans la gauche quand, à Porto-Alegre, elle affirme : « Un autre monde est possible » alors qu’il faudrait dire : « D’autres mondes sont possibles ». Le pluriel seul peut changer le monde. Dans cet entretien, il fait une différence entre le hamburger et le ketchup car il était sous le coup d’une découverte : un étudiant américain devant une paella qu’il lui avait préparée demanda du ketchup pour la couvrir d’une couche rouge avant de la manger !

Le ketchup peut tout pervertir alors que le hamburger est seulement perverti par lui-même.

 

Les Catalans résistèrent au franquisme avec un peu de pain et de tomate, ce qui renvoie à une autre dimension politique : celle de la mémoire. La cuisine est faite de la mémoire du peuple, une mémoire pillée par la bonne société mais une mémoire tout de même. Quand le peuple n’a plus à se mettre sous la dent que du poulet bas de gamme, alors qu’il découvrit autrefois comment cuisiner les cèpes, il n’est pas seulement dépossédé de toute culture, il est dépossédé de tous moyens de création de sa propre culture. Les années permirent de rendre délicieux les abats les plus divers du porc mais que faire d’original avec des aliments bons seulement à finir dans la chapelure ? La gastronomie comme politique c’est la dignité du peuple retrouvée, dignité sans laquelle personne ne peut tenir sa tête droite face à l’adversaire.

 

En conclusion, résumons les contresens qu’il faut combattre pour la dignité même de Vázquez Montalbán : inutile de jouer la cuisine authentique du peuple contre la cuisine des chefs étoilés, inutile de jouer la grandeur de la cuisine catalane contre celle de la cuisine française, inutile de jouer l’Europe contre les Amériques, inutile de jouer le futur contre le passé. La véritable ligne de fracture est ailleurs. Elle oppose toujours à travers les siècles le mouvement qui fabrique de l’humain (la vie) à celle qui fabrique la norme (la mort). Sauf que nous sentons de tout côté aujourd’hui qui le moment devient plus crucial et là, il y a de quoi perdre un peu de sa joie.

31-07-2008 Jean-Paul Damaggio

Partager cet article

Repost 0
Published by éditions la brochure - dans vazquez montalban
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • Le blog des Editions la Brochure editions.labrochure@nordnet.fr
  • : Rendre compte de livres publiés et de commentaires à propos de ces livres
  • Contact

Activités de La Brochure

 

La pub sur ce blog n'est bien sûr en aucun cas de mon fait. Le seul bénéficiare financier est l'hébergeur. En conséquence ce blog va servir exclusivement aux productions de La Brochure. Pour les autres infos se reporter sur un autre blog :

 VIE DE LA BROCHURE

 

BON DE COMMANDE EXPRESS en cliquant ICI      

___________________________________________________________

 Les Editions La Brochure publient des livres, des rééditions, des présentations de livres. Ils peuvent être commandés à notre adresse ou demandés dans toutes les librairies (voir liste avec lesquelles nous avons travaillé  ici      ) :

Editions La Brochure, 124 route de Lavit, 82210 ANGEVILLE

Téléphone : 05 63 95 95 30

Adresse mèl :                          editions.labrochure@nordnet.fr

Catalogue de nos éditions :                                       catalogue

Catalogue 2011 :                                                                   ici

Présentation des livres :                                          livres édités

Bon de commande :                                             bon de commande

Nos livres sont disponibles chez tous les libraires

indépendants en dépôt ou sur commande

 

Nouveau blog RENAUD JEAN et LIVRES GRATUITS

Vous pouvez nous demander de recevoir la lettre trimestrielle que nous publions et nous aider avec les 10 euros de la cotisation à notre association. Merci de nous écrire pour toute information. Les Editions La Brochure.      

Articles sur la LGV: seulement sur cet autre blog:

Alternative LGV 82     

 

 

Nouveautés de 2013

 Elections municipales à Montauban (1904-2008) ICI :

Moissac 1935, Cayla assassiné : ICI

Tant de sang ouvrier dans le nitrate chilien ICI  

Révolution/contre-révolution le cas du 10 mai 1790 à Montauban ICI

 ADÍOS GUERRILLERO  ici

J’ai vu mourir sa LGV ici

Derniers titres :

Portraits de 101 femmes pour 20 euros. ici

Karl Marx, sur Bolivar ici

Ducoudray-Holstein Histoire de Bolivar ici

Jean-Pierre Frutos, Refondation de l’école ici

Jean Jaurès : Articles de 1906 dans La Dépêche et dans l’Humanité ici

Recherche