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17 juillet 2008 4 17 /07 /juillet /2008 14:58

Rencontre et témoignage sur Ernest-Pignon-Ernest

 

A ) Ernest-Pignon-Ernest rencontre le public à Montauban 28 septembre 2007

Ses premiers mots sont pour dire « je suis stupéfait ». En effet la salle prévue étant trop petite, le public (environ 400 personnes) s’assoit donc par terre dans la cour de l’Ancien Collège. Il précise qu’en conséquence, peu habitué à de tels débats en public, en plein air, où l’attention se disperse, la rencontre « c’est à vos risques et périls ».

La première question d’un homme qui se lève dans le public demande le rapport entre les dessins dans les grottes et le travail d’E-P-E (forme que je retiens pour dire Ernest-Pignon-Ernest).

- Privilège d’artiste, j’ai pu visiter la grotte de Chauvet avec ses dessins de 32 000 ans. Le dessin est universel. Une peinture peut être datée facilement, pas un dessin. Le dessin fait signe chez l’homme.

Autre question : que pensez-vous des « installations » ?

- Tout n’est pas du même ordre. Parfois je suis sensible et parfois c’est de l’ordre du vide-grenier, du bric à brac comme dans une école d’étalagiste. Les institutions, au nom de l’audace, jouent souvent la carte du superficiel (voir plus loin).

Autre question : que pensez-vous de Ben ?

- Je le connais depuis l’âge de16 ans. A Nice on habitait le même quartier. Il radote à présent. Son magasin en 1958-1959 fut un lieu superbe où j’ai croisé Armand, Le Clezio et Ben a apporté beaucoup sur la question de l’art conceptuel. Mais à présent, je l’ai croisé voici quinze jours, et il me fait de la peine.

Autre question : quels sont vos projets ?

- Je travaille sur les murs et il en est un symbolique en Palestine. Je dessine Darwich, le célèbre poète palestinien pour faire quelque chose sur le mur. Je pense aussi au Chili et au désert d’Atacama. Ou encore Robert Desnos à Compiègne.

Autre question : et Artaud à Rodez ?

- Je vis près de l’endroit où il est mort, j’ai déjà fait quelque chose sur Artaud.

Autre question : comment parler des exclus avec de la virtuosité ?

- Je comprends mal votre question. Vous voulez dire quand je dessine des exclus, je dois bâcler mon travail. Et l’intervenant précise : la virtuosité ne va-t-elle pas faire oublier les drames de l’exclusion ? Alors E-P-E précise que, dessiner pour la rue ou le musée n’implique pas les mêmes règles et que pour la rue c’est plus dur encore. Pour qu’il tienne sur un mur, pour qu’il s’inscrive dans un lieu il faut tout penser. Il ne s’agit pas de faire un dessin posé sur un mur. Il ne donnera rien. Il n’y a donc pas de virtuosité, il s’agit d’être exigeant d’autant que même le dessin dans la rue doit résonner avec l’histoire de l’art.

Autre question : êtes-vous un artiste engagé ?

- Je me méfie de ce terme réducteur à cause du traitement terrible que lui a fait subir le réalisme socialiste. Engagé ça traîne des casseroles. J’ai des engagements, ça c’est sûr.

Autre question : vos dessins de saintes ont - ils un rapport avec l’hystérie ?

- J’ai travaillé à Naples, je suis à côté de la Salpétrière, je m’intéresse aux mystiques tout en étant athée. J’ai repris les théories de Charcot sur l’hystérie, mais des amis psychanalystes m’ont dit que ce n’était pas aussi simple. J’ai abandonné ce travail.

Autre question : Ne seriez-vous pas plutôt en rapport avec Cézanne qui est l’opposé d’Ingres ?

- Je ne peux répondre dans ce cadre. J’ai beaucoup réfléchi à la question, j’ai discuté longtemps avec Paul Veyne admirateur de Cézanne et je ne peux dire qu’une anecdote, ici en ce lieu où j’ai du mal à me concentrer. Pour Jésus et les docteurs, ce sont des femmes qui ont posé pour dessiner des hommes, et dans des peintures de Cézanne ce sont des hommes qui posent pour des femmes.

Autre question : le dessin n’est pas à la mode.

- C’est vrai, j’en connais même qui disent que le dessin est un handicap pour la création. Il y a des provocations de nantis, ça passe. 

Autre question : avez-vous été déçu par la réception de vos œuvres ?

- Non, je ne fais pas d’enquête. Vous savez la réception de mon travail, ça peut être simplement une personne frappée dans la rue par ce qu’elle voit sans chercher la moindre référence et à l’opposé on a le spécialiste qui découvre que je dessine le portrait de Pasolini pris dans le Décaméron ce qui n’est pas un hasard quand on sait qu’il apparaît dans ce film pour dire seulement : « je suis le meilleur élève de Giotto ». Et je ne parle pas des références au Caravage. Il y a des lieux, il y a des émotions.

Autre question : avez-vous penser à faire votre auto-portrait ?

- Comme vous l’avez remarqué, j’adore faire des portraits mais je n’ai jamais pensé un seul instant à faire le mien. Ça ne m’est pas venu à l’idée, j’aurais peur. Dans mes portraits, je reviens à celui de Pasolini c’est pas seulement un visage, c’est inscrire dans le portrait toute une histoire.

Autre question : l’art est-il à la Genèse de la culture ?

- que dire ?

Autre question : il y a eu Rembrandt, Vinci, Picasso et il y a vous ?

- c’est une plaisanterie. Pour Picasso, je répète que c’est à cause de lui que je me suis mis à peindre. 

Autre question : que pensez-vous des institutions, biennales, galeries, musées ?

- Mon travail est a-typique et j’ai toujours travaillé en dehors des institutions. J’ai eu ma première exposition au Musée d’Art moderne alors que je n’avais vendu aucun dessin. Même si dans les institutions vous pouvez trouver des personnes capables, je pense beaucoup de mal des institutions. Après 1981 j’ai participé à des commissions et j’ai vu de l’intérieur ce monde de l’institution. Des élitistes, un clan. Avec les FRAC, les incultes ont pris encore plus de place. Comme ils font de la communication, ils ne vivent que par la mode. Ils n’ont aucune idée du service public, ils laissent sur la route de grands créateurs. C’est une censure qui élimine des pans entiers de la création. Ce sont des flics culturels et vu mon respect pour les flics je devrais employer un autre mot. C’est un art officiel mais là aussi c’est encore pire car il n’y a même pas de critère. Ils travaillent au coup par coup. Pour le théâtre, le service public a mieux joué son rôle, mais pour les arts plastiques, il suffit de s’aligner sur le marché. C’est un normatage et vous comprendrez, avec ce que je dis, que je ne sois pas bien vu. Ils se confortent les uns les autres. Catherine Tasca ministre de la culture a essayé de changer les choses mais sans succès.

Autre question : si vous ne pouviez plus dessiner que feriez-vous ?

- J’écrirais peut-être. Mon ami Cueco arrive à conduire les deux activités.

Autre question : quel est le premier moment qui vous a poussé vers votre forme d’art ?

- J’avais gagné un peu d’argent en dessinant pour un architecte et je me suis installé pour peindre pendant un an dans le Vaucluse. C’était en 65-66 et voilà que, près de mon atelier, il a été décidé d’installer des bombes atomiques. C’était sur le plateau d’Albion. Que faire ? De simples peintures à mettre dans des musées ? Il existait une image de Nagasaki où sur un mur on voyait le dessin d’une silhouette d’homme suite à l’explosion. J’ai repris cette silhouette et j’en ai fait un pochoir que j’ai peint autour du site. La technique du pochoir ne pouvait me satisfaire et ensuite j’ai donc évolué. En fait tout vient d’une incapacité. Je pensais qu’après Picasso il était devenu impossible de peindre. Alors j’ai cherché une autre voie.

Autre question : votre rencontre avec Ingres ?

- Mes dessins au musée c’est provisoire. C’est suite à la proposition de Florence Viguier que j’ai commencé. Je n’avais pas vu les ambiguïtés d’Ingres. Je n’avais pas mesuré son geste à sa juste valeur. Et ma passion pour Naples est relancée par la quête de cette peinture d’Ingres, la dormeuse de Naples. Peut-être y aura-il quelque chose d’autre à Montauban ? (Il se tourne vers Florence Viguier pour dire si on peut en parler et elle précise que, d’ici deux ans, il existe un projet pour interroger à plusieurs la modernité d’Ingres et peut-être qu’E-P-E pourrait revenir avec intervention dans les rues mais rien n’est décidé)

Autre question : vous travaillez dans l’éphémère ?

Un jour Francesco Rosi m’a téléphoné pour me dire qu’il lui était difficile de filmer Naples sans mes dessins. Je cherche à ce que s’établissent des relations, du mouvement, ce n’est pas « l’objet » ma finalité, c’est donc l’éphémère. Il existe la photo mais ça ne rend pas compte du travail. Mes œuvres ne supportent pas le cadre et le premier travail du photographe c’est de cadrer ; mes œuvres c’est le mouvement et la photo fige. La photo, c’est une trace. Imaginer la pérennité de mes œuvres ça ne me plairait pas.

 

Autre question : que pensez-vous des minimalistes ?

-

Autre question : la réception des jeunes ?

- Je ne sais pas. (Là, Florence Viguier indiquera qu’avec cette expo la fréquentation du musée a pris un coup de jeune et une prof précisera qu’il y a des années, elle parla dans sa classe de E-P-E et qu’il lui est arrivé dernièrement de retrouver un jeune qui restait au courant des travaux de l’artiste. Mais, deux jours avant, nous avions eu un autre son cloche : nous avons écouté une guide de l’expo qui indiqua au contraire qu’au premier abord les jeunes n’aimaient pas ce monde en noir et blanc, ce dessin classique).

Autre question : le rapport avec le « ready-made » ? 

- C’est dans un conversation comme aujourd’hui que j’ai compris que j’allais à l’opposé du « ready-made » ; Marcel Duchamp sort un urinoir de son contexte, il le place au musée et ça devient le signe de l’urinoir et non l’urinoir. Moi je fais un dessin et le mur devient le signe du mur. Dans le catalogue cette question est évoquée avec plus de vocabulaire que je ne le fais.

Autre question : l’expérience d’Alger avec Maurice Audin ?

- L’histoire de Maurice Audin, un jeune mathématicien tué par les troupes de Massu, j’ai voulu la porter sur les murs d’Alger. Dans ce cas, j’ai écouté les amis algériens qui me demandèrent d’éviter tout affichage la nuit. Le jour, j’ai eu une interpellation d’un policier qui n’aimait surtout pas que je prenne des photos. J’ai demandé à faire venir un chef puis un officier est arrivé et il m’a dit : c’est bien, je vais expliquer à mes hommes qui était Maurice Audin. Là où vivait Maurice Audin c’est par contre la population qui me créa des problèmes. J’ai collé une affiche dont on gratta la tête. Alors je suis revenu, il y a eu des grosses discussions. C’était des « Barbus » ils « affirmaient leur truc quoi » (-là je reprends exactement la formule de E-P-E) et finalement l’un d’eux déclara qu’il s’agissait d’un défenseur de l’Algérie indépendante. Ensuite mes amis qui comprenaient l’arabe m’indiquèrent qu’il présenta, à ses amis, Audin comme juif et communiste. Henri Alleg était juif pas Maurice Audin.

Autre question : et à Soweto ?

- Nice était jumelée avec une ville de l’apartheid grâce à Medecin. J’avais donc lancé une action contre ce jumelage. Ensuite, après la victoire de Mandela on m’invita là-bas où je pensais travailler sur le multiculturalisme. Les discussions se conclurent par cette évidence : il fallait que mon intervention porte sur le SIDA. Vaincre le SIDA comme ils avaient vaincus l’Apartheid. Dans ce cas je n’ai pas collé moi-même les affiches. L’action de coller permettait un rassemblement et une discussion publique.

Un spectateur apporta la conclusion : Vous mettez les saintes et les exclus au même niveau, dans la rue, et c’est bien.

 

B ) Témoignage personnel :

J’avais un souvenir d’E-P-E. Je ne savais trop quoi mais quelque chose. Après la visite de l’exposition ce souvenir resta flou mais plus présent que jamais. J’ai repris mes archives et au bout de diverses tentatives je suis tombé d’abord sur la Une du journal Révolution du 22 février 1985 : La photo d’Edouard Pignon avec ce titre : Edouard Pignon : un peintre grandeur nature. C’est six mois auparavant le 12 octobre 1984 que je découvre en Une « Pour Pier Pasolini » et dans ce dossier, les dessins sur Pasolini qui étaient dans l’exposition de Montauban. Malheureusement, si l’entretien avec Edouard permettait de comprendre sa démarche, la présence des deux dessins de Pasolini réalisés par Ernest, étaient nue. On peut me répondre : qu’importent les explications puisque les dessins sont restés vaguement dans ton souvenir ? Pasoloni, nu, la tête en bas sur un mur en ruine à côté d’un porche par lequel on découvre au fond la modernité de logements sociaux, avec une grand-mère qui monte, j’ai été frappé mais j’ai dû attendre 20 ans pour comprendre et c’est beaucoup. Et pour comprendre par une rencontre incompréhensible entre l’académisme d’Ingres et l’anti-académisme de E-P-E. Je suis qu’Ingres, sur sa marge, se distingua mais faire de sa marge l’essentiel d’Ingres, c’est comme faire de Tocqueville un démocrate. Mais bon, le monde avance aussi par le négatif. Après vérification, le discours anti-institution d’E-P-E se trouve dans un livre d’entretiens avec Alain Finkielkraud et Charles Matton (suite à l’émission Répliques sur France-Culture), éditions Tricorne 2002. Le lien avec Bernard Lubat et André Benedetto apparaît plus profondément.

Edouard Pignon c’est l’oncle, qui travailla avec Picasso, et qui fut le compagnon d’Hélène Parmelin si je ne me trompe pas. Il continua le figuratif quand la mode était à l’art abstrait. « S’approcher non pas des choses, le réel, la réalité, mais de leur articulation. » Tel était le projet. Pierre Courcelles écrit : « Comme Cézanne, il va sur le « motif », pour des raisons qui ont entre elles quelque parenté. ». Edouard Pignon rappelle son combat contre le réalisme socialiste. Il a publié seulement deux livres : A contre-courant chez Stock en 1974 et La quête de lé réalité chez Denoël en 1985.

 

P.S. 2010 : Ernest-Pignon-Ernest m'indique qu'il n'a aucun lien avec Edouard Pignon. Merci pour cette précision.

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