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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 10:16

Les Editions La Brochure se veulent un hommage à Vazquez Montalban. A cet effet un livre a été publié : Vazquez Montalban, derniers instants, 18 octobre 2003. 176 pages, format A5, 15 euros, couverture couleur. Voici le premier chapitre. Jean-Paul Damaggio

 

Poésie

 

Entre terre et terre.

Même Salvo Montalbano le reconnaît : quelqu’un, à l’article de la mort, voit défiler devant ses yeux, comme dans un film en accéléré, tous les moments importants de sa vie. C’est exactement ce film que je cherche à reconstituer (sans tromper un mort) après qu’il ait traversé l’esprit d’un homme de 64 ans, décédé brusquement aux antipodes, en conclusion d’un voyage entre terre et ciel. Un film à reconstituer pour une mort à élucider ? Avec cet impossible flashback de la mémoire manipulée, manipulable, manipulatrice ?

 

Entre terre et ciel.

Pris par une pulsion de fuite qu’il fut contraint de contrôler trop longtemps (né en 1939, il entre en possession de son premier passeport seulement en 1971), en ce 17 octobre 2003, sur la ligne Sydney-Bangkok, Vázquez Montalbán se laisse porter par le confortable balancement de l’avion, tout en repensant à peine, à la conférence qu’il vient de prononcer en Australie où, fort de son humour habituel, il amusa bien des participants. Comme il s’oblige à écrire tous les lundis pour la brève colonne d’El País, il cherche son thème en sachant que Bangkok n’est qu’une étape sur sa route de retour en Espagne.

Mais, trois jours après, le lundi 20 octobre, la colonne n’est pas signée Vázquez Montalbán, (nous dirons Manolo) comme c’est le cas depuis presque 20 ans. Juan Cruz le remplace avec ce titre Antología. Que s’est-il passé ? Pourquoi le lecteur est-il confronté à des vers, extraits des œuvres poétiques de Manolo, et qui débutent étrangement par le mot viajero, avec une référence au Bangkok Post. L’anthologie se termine par permite a la memoria cumplir nuestro deseos[1]. Au même moment, « en Bolivie un président est chassé par un peuple en révolte », titre la Une avec cette autre info : Vázquez Montalbán sera incinéré demain à Barcelone où il recevra un immense hommage. C’est donc fini, Manolo a craqué !

 

Entre terre et ciel.

Peu de temps auparavant, dans l’avion, rien ne le distinguait de personne : l’hôtesse remarqua-t-elle cet homme qui, pourtant, à l’approche de l’atterrissage, semblait donner des signes de fatigue ? Lui connaît parfaitement le personnage clandestin qui l’accompagne sans cesse, même en des contrées aussi lointaines. On a beau fuir, on reste le même et pas seulement à cause des valises ! Le même il reste, avec cette colonne à produire impérativement pour le quotidien espagnol (il aime être poussé par l’urgence) . La précédente s’intitulait Triomf sans qu’il s’agisse pour autant d’un triomphe. Pourquoi avait-il choisi, pour une fois, un titre en catalan ? Un titre qui, sans qu’il le veuille, allait devenir comme son testament ! Et quel testament !

Entre terre et ciel.

Au milieu des oiseaux, tout s’achève à l’atterrissage comme dans un conte subnormal. Car il arrive un moment où l’on remet les pieds sur terre. A Bangkok aussi. Vázquez Montalbán vécut alors ses derniers instants. Drôles d’instants ! Ses amours, ses peurs, ses luttes, ses découvertes, ses enquêtes, autant de sujets qui alimentèrent une œuvre qu’il tenait à distance de lui-même. Or, en atterrissant à Bangkok, sa mort se jouant de la poésie, sa vie personnelle prenait sa revanche sur l’œuvre. La subnormalité passait du triste statut d’invention culturelle et circonstancielle, au statut d’implacable réalité. Depuis 1994, et son opération cardio-vasculaire, Manolo se connaissait un ennemi intérieur, qui mélange dangereusement le bon et le mauvais, sous le nom de cholestérol. Dans la salle d’attente de la correspondance, il en a fini avec toute correspondance !

 

Entre terre et terre.

Le 30 octobre 1993 j’avais un billet de train pour aller de Montauban au Mans où je m’étais enfin décidé à suivre des rencontres organisées par le journal Le Monde. Au changement, à Bordeaux, la correspondance se faisant attendre une heure, j’ai décidé de me balader dans les rues autour de la gare. A un moment, je m’en souviens très bien, j’ai tourné à gauche, j’ai marché un brin et j’ai croisé une librairie espagnole fermée[2], il n’était pas 14 heures. Je me suis posté devant la modeste vitrine : Vázquez Montalbán y occupait presque toute la place ! J’ai attendu dix minutes l’ouverture puis j’ai acheté ce qui allait changer ma vie : les livres qui m’imposent l’écriture de ce texte.

Entre terre et terre.

De retour à la gare, j’ai abandonné l’idée du voyage au Mans pour revenir plus vite à Montauban je veux dire à Montalbán. J’avais quatre livres à lire : tous en espagnol. Pour éviter mon nom Prosper Lissa, trop vieillot, je signe des articles Louis Valette pour défendre la cause sociale, je veux dire la cause des lutteurs sociaux qui, sans gloire et sans grade, veulent changer les rapports entre le capital et le travail. Non, il ne s’agit pas de latin, je porte avec moi les joies et les douleurs de ce combat. Aujourd’hui, je dévie de ma route pour, avec la complicité de l’ami Yves, percer les derniers instants du poète mort à Bangkok. Je lui dois cet effort qui ne se veut ni élogieux, ni critique, simplement humain et donc fragile.

 

Entre terre et terre.

Yves collectionne tout ce qui concerne Che Guevara et moi tout ce qui concerne les grèves dans le monde. Pour cerner les derniers instants de Vázquez Montalbán, je l’ai appelé à l’aide comme souvent en d’autres occasions. Nous avons en commun la volonté d’apprendre en marchant presque sur place. Cette marche devient pour Yves une action minutieuse et pratique, quand moi, je m’égare dans les landes de langues et de discours. Je rêve au mieux impossible dans des sous-terrains dangereux. Certains diront dans les égouts.

Manolo découvrit chez des poètes bourgeois l’irruption anecdotique du sous-culturel que sont les chansons populaires, les recettes de cuisine régionale, les horoscopes. Pour eux, c’était un jeu, pour lui, c’était sa vie, une vie qui le fera poète sous-réaliste. Le sous-culturel constituait sa mémoire sentimentale. Fils de la radio, de la copla et du cinéma, devant une femme, il était pris par une réalité en technicolor, il avait besoin de savoir que Jessica n’était autre que Jeanne Moreau (sa référence en terme de femme totale). Au même instant, d’autres pensaient à une symphonie. Vu d’en bas, tout le monde peut devenir subnormal : Lénine, Cohn-Bendit, Moravia… Tout dépend du regard que l’on porte sur eux. Marx devient Groucho Marx ! Voilà comment le PEUPLE s’invite là où il n’est pas attendu !

 

Entre sol et sous-sol.

Pas question de tenter ici un effort d’écriture biographique, parce que je n’ai croisé le personnage Manolo que par deux lettres et une rencontre, et de toute façon, l’écrivain, tout en se servant de sa vie pour écrire, n’a pas fait de sa vie une œuvre. Deux biographies ont été publiées en Espagne[3], d’où il ressort, à mon humble avis, que le personnage n’appartient qu’à ses écrits, constitutifs du seul sol solide capable de s’appuyer sur un sous-sol respectable. Je préfère, de Quin Aranda, la biographie de Carvalho !

 

Entre sol et sous-sol.

Les derniers instants seront donc repris comme ce passage obligé entre posture et postérité. Comment un homme si présent dans les médias, présence à la source de cet ouvrage, pourra-t-il survive à son absence ? Qui et comment tournera la page, et quelle page ? Venu du PEUPLE comment retourne-t-on au PEUPLE ? Ce livre appartient au sous-sol par sa forme pratique, son contenu pratique et ses objectifs pratiques. 



[1] Permets à la mémoire d’accomplir nos désirs.

[2] La librairie Aparicio aujourd’hui disparue.

[3] Manuel Vázquez Montalbán, Florence Estrade, La tempestad, 2004.

Manuel Vázquez Montalbán, El triunfo de un luchador incansable,

José V. Saval, Editorial Sintesis, 2004.

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Published by éditions la brochure - dans vazquez montalban
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