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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:40

Emotions autobiograhiques est un recueil de nouvelles de Léon Cladel, l’écrivain de référence pour les Editions La Brochure. Nous vous offrons ci-dessous une des nouvelles en question où l’auteur montalbanais raconte un souvenir de jeunesse, le tirage au sort.

Treize

13 ! … ah ! chiffre fatal, date de ma naissance[1], je t'avais aussi tiré de l'urne du sort[2] quand eurent sonné mes vingt ans, et ma mère, assez superstitieuse, concevant un très mauvais présage de la nouvelle apparition en ma vie d'un tel numéro, s'efforça de son mieux et parvint à me dissuader de prendre le métier des armes, dont mon aïeul, ancien volontaire de 92, m'avait incul­qué le goût dès mon bas âge. Il ne s'agissait plus que de m'acheter un remplaçant, oui, mais le moindre, à cette époque-là, coûtait trois mille francs, et mon père, ayant gagné fort péniblement le peu qu'il possédait et sachant la valeur de l'argent, ne consentait guère à débourser une somme si grosse que «personne n’en a jamais trouvé de pareille dans le pas d'un cheval ! » Enfin, s'étant laissé fléchir, il consentit à se mettre en quête d’un pauvre diable de la ville ou de la campagne, et l'ayant par hasard déniché en pleins champs, le conduisit sans retard au chef-lieu du dépar-tement, et l'y fit agréer par les autorités civiles et militaires. Il me souvient encore du jour s'offrit à mes yeux ce prédestiné. J'étais, ce matin-là, chez un de nos voisins, taillandier, devant qui  «le fer tremblait de l'aube à la brune, et j'admirais ce terrible ouvrier, debout au milieu d'une pluie d’étincelles, et martelant sur sa bigorne une énorme barre de fer rougi, lorsque, accompagné d'un maigre et grisâtre terrien, usé jusqu'à l’âme, et d'une saine et blonde bergère, il entra dans la forge, bouvier rude et brun, lui qui n'avait pas voulu partir pour moi qu'il ne connaissait pas encore avant de m'avoir «fraternellement accolé. » Bien découplé quoique trop trapu peut-être, il se dandinait naïvement, un gourdin épineux aux doigts, sous le sac en toile d'emballage dont il avait les épaules chargées, et montrait en un large rire béat trente-deux dents d'une blancheur ivoire incrustées parmi des gencives d’un vermillon non moins vif que le corail écumé de sang. Aussitôt qu'il m'eut très gentiment interpellé par mes nom et prénoms, je l’accostai.

- C'est moi, dit-il, tout épanoui ; moi Bernard Dombioz !

Et le voila me racontant, d'une langue vraiment alerte et musicale, en vertu de quels motifs il s'était décidé, «non sans quelque douleur », à traverser les mers ainsi qu'à braver les canons ennemis à ma place. Il y avait déjà longtemps que son auteur devait une centaine de pistoles à certain notaire des environs qui menaçait de le poursuivre ; afin que l'ancien ne fût ni tracassé, ni surtout exproprié, lui, le fils, sollicité par des marchands d'hommes, s'était vendu. Les espèces qu'il avait touchées suffiraient amplement à satis-faire leur créancier et même à bonifier leurs petites terres dégrevées de toutes hypothèques et fertiles en vin non moins qu'en blé. Vigoureuse autant qu'un gars et maniant aussi bien que le premier venu les houes et les charrues, sa fiancée, à défaut du vieux, infirme, pécaïre ! et poussif, labourerait, emblaverait, et binerait les lopins de fromentale et de vigne jusqu’à son retour de l'armée. Oh ! pardi, certes, au moment de se joindre en mariage, c'était dur, fort dur entre galants de se séparer pendant sept années : seulement il n'y avait pas eu moyen de pratiquer différemment. Ils auraient de la patience, tous les deux, et pouvaient compter sur la fidélité l'un de l'autre. On ne meurt pas toujours sous les drapeaux, et lui, ma foi, solide et prudent quoique aussi crâne, aussi hardi que qui que ce fût, espérait bien revenir au pays sinon en entier du moins en partie, avec une bonne pension qui leur permettrait de se la couler douce au fond de leur combe et sous leur toit.

- Très sagement raisonné, paysan, applaudit le forgeron non moins ému que moi-même de tant de candeur ; et tendant sa droite au conscrit, il ajouta : Bon voyage ! où t'envoie t-on ?

- A Marseille d'abord et puis en Crimée à ce que rapportent les gazettes qu'on reçoit chez nous, on a tant besoin de renforts là-bas pour y boucher les trous que la mitraille a creusés en nos bataillons, que les recrues apprennent l'exercice sur le pont des vaisseaux de guerre, en naviguant.

- Tiens !

- Un abbé nous l'assurait encore hier ; il paraît que ça flambe ferme en cette contrée lointaine et que pourtant on y gèle au point que nos troupes, pour se garantir du froid, s'habillent avec des peaux de mouton. Heureusement pour moi loin d'être frileux, j'ai toujours chaud, en hiver comme en été ; n’est-ce pas ma mie ?

- Oh ! c'est la pure vérité, répondit-elle en caressant son amant d'œillades si passionnées qu'il en fut tout affolé ; rien qu'en me frôlant les côtes, il me les brûle...

- Hein ! l'oyez-vous donc ma belle, moussus ?

Et sa bouche béa de telle sorte que l’une des limailles enflammées voltigeant autour de nous y pénétra...

- Doucement, hé, toi, l'étincelle qui me donnes soif !

Invités là-dessus à se rafraîchir, ils acceptèrent de gaieté de cœur et, tandis que nous choquions le verre, eux, le fèvre et moi, je fus pris d'une invincible et lourde mélancolie, à la pensée que cette famille de pauvres si unie allait, à cause de moi, se disperser peut-être à jamais...

- Secouez-vous donc et ne soyez pas plus triste que celui qui s’en va, vous qui restez ; à votre santé, monsieur !

- A la tienne ; l'ami !

Nous bûmes en chœur ; ensuite, allègre, il s’écria :

- Voici mon idée à moi, la voici ! Je présume que je suis assuré contre la camarde ! Il y aura de cela dix-sept ans à la prime, et j'en avais quatre alors, une muraille auprès de laquelle j'étais assis s’effondra. L’on me crut cuit ; ah bah ! pas une égratignure ! Huit récoltes après, au milieu de notre prairie, un bœuf des plus méchants se lança sur moi qui ne l'avais pas vu venir ; il se cassa les cornes contre le tronc du chêne où j'étais appuyé ; moi, totalement indemne ! Enfin, aux dernières fenaisons, une vipère me pique au jarret pendant que je sommeillais à l'ombre d’une ramure ; aussitôt éveillé, v'lan ! à l'aide de ma serpette je me fends les chairs et puis y verse quelques gouttes d'alcali. Nul dégât! et le lendemain matin ma plaie n'était pas seulement enflée. Est-ce que je mens ici, vous autres, les miens ? Assuré, je suis assuré, c'est positif. Franchement, je vous le certifie à tous, soyez tranquilles, ne vous tourmentez pas ; si les os de beaucoup de mes coreligionnaires sont condamnés à fumer les rivages de l’Orient, aucun des miens n'y moisira, nenni ! j'en réponds sur ma caboche que le régent de notre village esti­mait plus dure qu'un roc. Cordienne ! On vous ramènera tel quel celui que vous fûtes à l'honnête manante de qui vous êtes veuf, papa, toi, maîtresse, un dimanche, ou plutôt un jeudi, tu deviendras ma légitime en présence du maire et du curé ; notre graine ne sera pas bâtarde ; et quant à vous, citadin, vous le reverrez en corps et en âme, le pacant qui vous parle à cette heure, assez leste encore et toujours aussi content en dépit des coups que vous aurez reçus sur sa peau, là-bas, hors de France, à mille lieues d'ici, chez le Russien ou le Prussien...

Nous trinquâmes une dernière fois, et mes prunelles attendries l’escortèrent dans la rue, tandis que, très guilleret, enlaçant d'une main sa fraîche amoureuse qui soupirait sans cesse et soutenant de l’autre la marche chancelante de son vieux père, il s'éloignait en me criant de sa voix cordiale et sonore, où, comme un écho, vibrait déle heurt de futures batailles :

- Au revoir !

 

«  Où maintenant est-il, lui ? » Combien de fois ainsi m'interrogeai-je après le départ de ce serf déraciné de sa glèbe natale, et je suivais sur une carte géographique les mouvements signalés par les télégrammes du régiment d'infanterie légère dans lequel il avait été incorporé. Je sus d'abord que le choléra-morbus avait décimé sa brigade et que son bataillon avait perdu les trois quart de son effectif au point d'Inkermann après s'être emparé de la batterie des «sacs a terre. » Ensuite on m'annonça qu'au bastion Korniloff sa division avait été presque anéantie, mais que s'étant battu comme un lion, non loin des Anglais écrasés au Grand Redan, ainsi que nous sous Karabelnaïa, lui, mon représentant, avait survécu presque seul de sa compagnie à ce désastre exposé comme un échec sans importance par les généralissimes, et qu'il avait été cité pour sa belle conduite à l’ordre du jour. Enfin, selon un officier de zouaves, amputé des deux jambes, évacué récemment de Kamiesch sur Constantinople et de cette capitale sur Marseille, originaire de même que lui de Beaumont-de-Lomagne, chef-lieu de canton en Tarn-et-Garonne, il jouissait à cette époque-là d'une excellente santé ; de plus il avait profité de loisirs que le bombardement de Sébastopol laissait aux soldats des quatre nations alliés, pour apprendre dans les tranchées et sous la tente l’alphabet, l'écriture et le calcul. Les­ dépêches, alors assez bonnes, corroboraient les dires du rapporteur, à savoir que si plusieurs coups de chien étaient encore nécessaires pour en finir avec Mentchikoff, Pauloff, Todleben et leurs cosaques à peu près démoralisés par la chute du Mamelon Vert, on était certain cepen­dant d'enlever à bref délai les Ouvrages Blancs et la tour Malakoff, clé, d'après Lord Raglan et le général Amable Pélissier aussi, de toutes les positions ennemies ; en effet, ils furent pris d’assaut quelques semaines plus tard. Dès lors, en province ainsi qu'à Paris, chacun considéra la guerre comme terminée, et moi, n’ayant pu malgré mes démarches obtenir aucun autre renseignement sur l’intrépide fantassin auquel je m'intéressais tant, je m'attendais à le revoir bientôt sain et sauf, lorsqu'un matin, au marché de Montauriol en Quercy, je me rencontrai nez à nez avec son ancien et sa promise. Ils étaient bien changés tous les deux ; elle, vêtue de noir et très amaigrie, berçait en soupirant un poupon qui me frappa par sa ressemblance avec l’absent, et lui, le vieil homme, blanchi, courbé, brisé, cassé, s'appuyant sur une béquille, toussait, crachait, et s'arrêtait à chaque pas. En m'aperce-vant, ils frémirent de tous leurs membres, et tout transis reculèrent d'horreur.

- Hé bien ! jeunette, et vous, patriarche, leur demandai-je en les abordant très angoissé, comment ça va ?

- Mal, nous autres.

- Et lui ?

- Bernard !

- Oui.

- Jugez-en...

Et, lentement, ayant ôté de l’une de ses poches de sa noire veste de bure à queue tronquée une lettre graisseuse à moitié déchirée, il me la tendit en me regardant dans le blanc des yeux, et machinalement je la lus tout haut ;

«  ...  il s'est comporté comme pas un, nul ne me contredira. Tout le monde, en cette journée décisive où les boulets pleuvaient, pareils à des grêlons alors que la tramontane souffle sur nos belles vallées, admirait à l’envie ce vaillant batailleur dont vous aviez bien le droit de vous enorgueillir, ô papa Dombioz ! En a-t-il embroché des artilleurs et des fusiliers de Nicolas et d'Alexandre à la baïonnette ! A coups de crosse, quand la pointe de son yata-gan eut été faussée, il assomma quatre ou cinq canonniers à casquette plate sur leurs pièces fumantes, fendit en deux un colonel en tu-nique olive ornée d’épaulettes à graines d'épi-nards et commandant les grosses pièces qui nous dégueulaient de la mitraille à la figure. On l’applaudissait au fort du combat, et les vété­rans témoins de sa bravoure en étaient tota­lement abasourdis. Ils le comparaient au paladin Roland, à l’aîné des quatre fils d'Aymon, Renaud de Montauban, à Bayard, le chevalier sans peur et sans reproches, au capitaine de mousquetaires d'Artagnan, à Fanfan la Tulipe, à La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la République, à Ney, le brave des braves, à Masséna, le favori de la Victoire, et, bref, à beaucoup d’autres aussi. Le fait est que si ces fameux guerriers furent autrefois dignes de louanges, il en méritait pour le moins autant qu'eux tous réunis, le batailleur, votre gars ! Soudain, il trébucha, glissa, s'abattit sur les genoux, et ceux qui chargeaient auprès de lui se penchèrent pour le relever. Il se redressa, superbe, en crachant du rouge, et, le premier de nous tous, se planta sur le para­pet de cette redoute meurtrière dont la possession nous valut la victoire. Hélas ! hélas ! hélas ! elle nous coûte fort cher, et si moi, qui vous écris tant bien que mal, de la main gauche aujourd'hui, je ne l'ai payée que du plus utile de mes bras, celui qui tient le manche de l’araire, beaucoup ne l'ont gagnée qu’au prix de leur vie, entre autres mon meilleur camarade, votre unique héritier, dont une bombe emporta la tête, et de qui la poitrine avait été déjà traversée par un biscaïen, nom de Dieu ! Soyez fiers de lui, vous le premier, ensuite les autres de nos vallons, car il est tombé sans biaiser et sans broncher, au champ d’hon-neur, cet aigle, ce lion qu’ici nous pleurons tous ! ..»

- Hé quoi ! m'écriai-je, effaré ; vraiment, est-ce possible ?

- Oui, s'il faut en croire le maréchal de France ministre de la guerre, répliqua le vénérable paour en m'accusant d'un geste et d'un organe solennels ; oui, pour notre éternel malheur ! et moi, pour que ce petit à la mamelle pût porter le nom de son père enterré qui sait où, j'épousai pour la frime celle qui n'était pas encore la femme de mon brave garçon devant la loi ; mon fils est mort à la place vous-même auriez été tué s'il n'était pas parti pour vous. Au pauvre de périr afin que le riche vive ; en France, il en a toujours été comme ça ! Vous ne me devez rien, non, rien, vous, bourgeois, puisque vous nous avez acheté, soldé tout son sang ! ...

Et, m'ayant arraché des doigts le papier que j'y froissais, le vieillard, entraînant la veuve en deuil du vendu, passa farouche et menaçant à côté de moi. Percé de son regard aigu comme un poignard, je m'enfuis, emportant au cœur une blessure qui, s’étant depuis difficilement cicatrisée, se rouvrait toute grande et pour ne plus jamais se fermer, le jour où la nourrice de ma première-née à qui ma femme, qu'on désespérait de sauver, n'avait pu donner le sein, nous apprit en sanglotant qu'elle venait de perdre son propre enfant âgé de quatre mois et demi qu'elle avait sevré pour allaiter la nôtre et gagner de quoi subsister elle-même avec lui.

                                               octobre 1882. Léon Cladel



[1] En fait, Léon Cladel fut déclaré né le 15 mars 1835. L’histoire se passe donc en 1855.

[2] Il faut se souvenir qu’à cette époque ne partait au service militaire (7 années durant) que ceux qui tiraient au sort un nombre impair. Mais de tels malchanceux pouvaient s’acheter un remplaçant.

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