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7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 09:34

Article du Soir d’Algérie du 1 février 2005 http://www.lesoirdalgerie.com

 

Kabylie : Slimane Azem

Des gamins tapent dans un ballon de foot sur un terrain vague à flanc de précipice, les joues rouges de froid, la tête enfoncée dans des bonnets de laine. «Est-ce que tu sais qui est Slimane Azem ?», demande-t-on au gardien de but. «Dh’ khali, C'est mon oncle », répond-il. Les autres arrivent. On discute balle au centre.

«On est fier de lui, ici», dit un des joueurs. «On devrait étudier ses textes», rétorque un autre en désignant la direction de cette école même où Slimane a usé ses fonds de culotte. On se souvient, ici comme ailleurs, que Slimane Azem a été et reste l'un des rares chanteurs kabyles qu'on peut écouter en famille. Ça lui confère déjà une place particulière. A la sortie du village vers la montagne, un cube campe lourdement sur la roche. Sur la façade peinte en vert, une inscription verticale : «Coiffure». En contrebas, un autre bâtiment est niché au cœur des oliviers. C'est la demeure des Azem. Slimane est né dans une masure au toit en terre. C'était la façon de faire de l'époque. Une architecture ingénieuse et inédite : de la terre, du schiste et des rondins de bois d'olivier et de frêne. Dans les années 1940, les premières maisons en dur apparaissent, tranchant avec l'architecture de survie aussi vieille que ce village qui semble tendre une embuscade à la Kouiret, cette montagne du massif du Djurdjura sur laquelle les maisons ont l'air d'avoir poussé plutôt que construites. Sous la maison des Azem qui délimite le village vers Taguemount Naït Ergane, des olives sèchent en tas noirs et juteux sur le bord de la route. C'est la saison de la cueillette. On peut le savoir en observant les nuées d'étourneaux qui planaient au-dessus des oliviers. Etalée en amont entre deux rochers, Agouni Gueghrane est hors du temps. Le nom de ce village qui tutoie les nuages signifie «La plaine aux quilles» mais nul ne saurait en donner une explication définitive. On y joua, dans les limbes, au jeu de quilles. Il s'y tenait des concours de lancers de javelots. Trois traits distinguent Agouni Gueghrane. La première est ancienne, c'est la place du village. Elle fut pendant longtemps, dit-on sans quelque fierté, la plus grande de Kabylie. La deuxième est, elle, toute récente, c'est la décharge sauvage qui menacerait l'écosystème si elle n'est pas stoppée nette et vite. La troisième, enfin, intemporelle, c'est d'être le hameau natal de Slimane Azem. Arab Akli a 86 ans. Enfin, il est présumé les avoir. Si les yeux lui jouent des tours, l'esprit, lui, est intact. Il se souvient de ce camarade d'enfance des Nat Waali. A l'école d'Agouni Gueghrane construite en 1913, ils ont fréquenté tour à tour la classe de M. Halet, puis celle de M. Casavous et, enfin, celle de M. Si Ahmed. Ils ont fait le berger côte à côte. Ce n'est pas une légende forgée après coup : son camarade taillait des flûtes dans le roseau et aimait leur arracher ces sons qui ressemblent à l'écho des pierres qui roulent du haut de la montagne. Un son âpre, lancinant, comme tenu en apesanteur. Un son qui ressemble à l'entrechoquement de ces pierrailles qui descendent à pic du Corbeau et du Piton, ces rochers dressés comme deux menhirs entre lesquels Agouni Gueghrane est posté en embuscade. Après l'école, Slimane descend vers la plaine pour chercher du travail. Il dégotte un boulot dans une exploitation agricole de Staouéli. Quand il revient à Agouni Gueghrane, une guitare dans ses bagages, il est déjà cet artiste audacieux qui s'apprête à moderniser la poésie kabyle et à déclencher la résurrection de l'identité berbère dont il est aujourd'hui un des pères fondateurs. Rares les artistes qui ne se réclament pas de lui. Comme on en trouve désormais presque partout en Kabylie gagnée par la fièvre de la représentation, trois grands portraits sont suspendus sur la place du village. Un représente Matoub, l'autre Abchiche Bélaïd, musicien et choriste de Slimane Azem qui a fini, par chanter de ses propres ailes, et Slimane lui-même. Sur le mur gondolé du café de la place, deux photos sont punaisées. L'une représente les joueurs de la JSK, sagement alignés comme des écoliers pour une pose de fin d'année. L'autre est un portrait de Slimane Azem découpé dans un calendrier, lui-même repiqué d'une pochette de disque. Le café est une illustration de l'univers nostalgique de la poésie de Slimane Azem funambulant sur le fil d'un tesson de verre entre l'ancestralité incarnée par l'ouate de la vie à Agouni Gueghrane et l'exil, symbolisé par la transhumance à travers les cafés, lieu d'attente, d'expectative, stations étranges pour étrangers. Agglutinés autour de tables noyées dans la fumée, joueurs et spectateurs s'adonnent avec une passion bruyante aux dominos, gestes confondus. Au moins trois générations de joueurs de dominos s'affrontent en tournois. Slimane était, nous confie Akli Arab qui tenait à nous offrir le café dans le cœur battant du village, un «enfant bien élevé» et un « bon élève ». Saïd Aliche, un septuagénaire retraité au verbe châtié, se souvient de cette année - ce devait être en 1946 - où, enfant en guenilles, il a vu arriver Slimane «avec Jacqueline et sa traction avant» brillant comme un soleil de cette célébrité qu'il commençait à avoir en France. Akli Arab complète : «Il avait fait entrer alors la première tamachint alaghna, (machine à chanson, tourne-disques)» et il a chanté à Afir à moins que ce ne soit au café de Bouhnik » A 44 ans, Larbi Naât Wali a deux raisons majeures de chérir Slimane Azem. Il est de la même famille que lui et, comme son illustre ainé, il fait dans la chanson. Mais il sait qu'il lui reste à gagner un prénom. C'est dur de partager le patronyme d'un géant. «Slice est le patrimoine de toute la Kabylie», relativise-t-il. Que Agouni Gueghrane lui doive sa renommée, c'est évident. Trois fourgons sur cinq qui font la navette avec les Ouadhias écoutent du Slimane en boucle. Depuis sa mort en exil, Slimane Azem est célébré quasiment comme un marabout. Une véritable Slimania s'est emparée du monde artistique et militant kabyle, qui souvent ne fait qu'un. Ce culte voué à Slimane Azem est justifié au moins par son génie novateur de musicien qui a su élever au rang de genre musical les frustes accords de nos montagnes. Il est justifié aussi par sa grande qualité de poète aux images de fabuliste, pionnier dans la contestation. Il est justifié enfin par la réappropriation par le mouvement berbère des figures de son patrimoine. Slimane est parti. Il a pérégriné, guitare et nostalgie de tamurthiw, Agouni Gueghrane, en bandoulière, de ville en ville, dans l'exil. Il est mort en France. Il est enterré en France sans jamais être revenu dans ce village comme figé entre ciel et terre, entre avant et après, qui était pour lui le refuge ultime. Il n'est pas revenu, privé du bercail pour de sombres histoires d'interprétation de ses actes et de ses chansons. Peut-être qu'un jour il faut mettre un terme à ce malentendu et rendre à la terre qui l'a vu naître, un homme qui l'a tellement aimée que, même s'il en est loin, elle se confond avec lui. Areski .Metref

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