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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 09:44

Un an après le texte ci-dessous, l'Argentine est en permanence secouée par les luttes paysannes où les grand propriétaires producteurs de soja OGM embarquent avec eux les petits producteurs. Que deviendra le pays ?

Le 1er mai 2007

Avec Carlos Fuentealba

Carte postale de Neuquén

 

  

A Neuquén, en Patagonie Nord, les enseignants, après cinquante-quatre jours d’une grève très dure viennent d’y obtenir (au prix de la mort de l’un d’entre eux, le 4 avril) un succès, fruit de l’engagement de toute une population. Diego le voyageur suit les routes de l’histoire ; son premier séjour à Neuquén se déroula voici trois ans environ (trois ans déjà). Arrivés par la route venant du nord en compagnie de quatre personnes, ils avaient quitté, à trois, la ville de Santiago du Chili en direction de Mendoza. José, le penseur de l’équipe, voulait suivre le chemin par lequel le jeune Pablo Neruda avait fui la dictature de son pays au cours des années 30. Avec José et Diego se trouvait Monsieur Pécuchet, son bras droit et à l’occasion cuisinier de talent. En descendant du bus à Mendonza, Argentine, ils ont croisé un homme en quête de compagnie pour aller, avec sa drôle de camionnette, jusqu’à Neuquén. Ils ont accepté la proposition car ils voulaient passer par cette ville afin d’atteindre la Patagonie Sud.

 

En arrivant à la confluence de deux rivières, el Río Limay et el Río Neuquén, qui donne el Río Negro, ils trouvèrent un parc pour stationner une nuit, un bref séjour qui laissa Diego avec trois frustrations : José refusa par manque de temps de visiter l’entreprise Zanon, Pécuchet préféra préparer un plat portugais (même s’il y eut du mal à trouver les ingrédients et en particulier l’huile d’olive de Siurana) qu’un plat local, et le chauffeur, Osvaldo Bayer, leur raconta pendant tout le trajet l’histoire de Severino di Giovanni, qui resta une énigme.

 

En conséquence, Diego se promit de revenir à Neuquén et il s’y retrouva le 28 avril 2007 au moment d’une lutte phénoménale conduite dans la région. Le terme «phénoménal» peut surprendre vu son absence d’écho en France, mais la Patagonie, c’est loin, l’écho des événements qui s’y déroulent n’a pas les relais de la guerre en Irak.

En sortant de l’aéroport international, le vendredi soir, Diego prit un bus pour un petit hôtel du centre ville. Le lendemain il put soigner sa première frustration : aller visiter l’entreprise Zanon. Bien sûr, auparavant il passa au siège de l’ATEN pour y rencontrer quelques syndicalistes en grande conversation, en particulier Marcelo Guagliardo, le secrétaire général, et Alejandro Garcia le responsable des rapports avec la presse. L’ATEN c’est l’Association des Travailleurs Enseignants de Neuquén. Comme partout, leur grève porte sur des revendications salariales. « Comme partout » car par définition, dans un monde où l’essentiel c’est d’accroître la productivité, les enseignants font figure de poids morts, incapables qu’ils sont de se plier à ce dogme (tout comme les coiffeurs). Faire disparaître les paysans reste une tâche relativement facile par rapport à l’organisation de l’exploitation moderne des enseignants ! Bref, la revendication a conduit à une grève générale qui dura cinquante-quatre jours, au blocage des routes, à l’assassinat par la police de Carlos Fuentealba (on n’invente pas un nom aussi prometteur). Après les manifestations monstres, avec le soutien très large des étudiants de l’Université nationale de la Comahue, ils préparent un autre rassemblement pour lundi. Dans cette ville de deux cent mille habitants, trente mille manifestants envahirent déjà la rue. Pour lundi, ils vont en doubler le nombre. En même temps, ils proposent majoritairement une rencontre avec les autorités pour ouvrir enfin des négociations (une augmentation salariale infime a été octroyée par le pouvoir). Qui sont les autorités ? Un gouvernement provincial, dont le parti est maître des lieux depuis quarante ans, et qui se prépare à garder le pouvoir, dans deux mois, au cours des nouvelles élections locales. Autant dire une mafia qui a décidé comme toutes les mafias du monde (et elles n’ont pas besoin de s’épauler) de provoquer de la violence pour susciter la peur et en appeler ensuite au soutien des défenseurs de l’ORDRE.

 

A la fin de 2001, l’Argentine a connu une révolution populaire suite à une crise économique colossale. Depuis, les forces dominantes ont reconstitué leurs avoirs sur le dos de la généralisation de la misère, sans pouvoir endormir totalement les piqueteros et autres autogestionnaires. A Neuquén, ils veulent faire sonner l’heure de la revanche de classe. Peut-on, en conséquence, négocier avec de telles autorités ? La première des conditions émises par les enseignants, c’est de pouvoir discuter avec le plus présentable de l’équipe de Jorge Sobisch (le nom du gouverneur) à savoir Carlos Silvestrini. Mais laissons les discussions ardues car c’est enfin l’heure du détour de Diego par l’usine Zanon.

 

La grève lancée par les enseignants et l’agitation qui s’en suit, seraient une lutte sociale destinée à l’oubli organisé par les moyens d’aliénation (de communication dit-on), s’il n’y avait pas Zanon. Dans cette usine de céramique, les patrons, en 2001, décidèrent de faire les valises (sans payer des retards importants de salaire). Après deux mois de surveillance devant les portes, pour empêcher les machines de sortir, les ouvriers décidèrent de les franchir (les portes) pour occuper illégalement le lieu. Puis, d’une illégalité à l’autre, ils relancèrent la production et voilà comment Zanon devint une des deux cents entreprises récupérées d’Argentine. Si ailleurs le temps usa les expériences (le temps et les adversaires), ici à Neuquén l’entreprise passa de trois cent cinquante à quatre cents soixante-dix ouvriers et son autogestion ne fit que se renforcer jusqu’à cette décision humoristique : rebaptiser l’usine. En ce 21 avril 2007, Diego entre dans la Fasinpat et vous comprendrez l’humour : Fabrica Sin Patrone (usine sans patron). Ce voyage étant béni des dieux (je ne dis pas lesquels), Diego put assister à deux phénomènes extraordinaires : le désespoir provenant de l’incendie d’un atelier (mercredi dernier) et l’espoir provenant de l’inauguration de nouveaux ateliers résultats d’investissements colossaux. Pour les ignorants de la fabrication de céramiques (j’en suis), disons que c’est comme pour la fabrication des gâteaux, mais en plus sévère : il n’est pas bon, pour rester vivant, d’être en même temps au four et au moulin. Entre l’an 2000 et l’occupation de l’usine, dix salariés furent victimes d’accidents du travail mortels. Cet incendie est venu rappeler les risques du métier même autogéré. D’où la volonté commune d’engager un million de pesos (à présent un dollar vaut trois pesos) pour moderniser des secteurs restés sans travaux depuis vingt ans. Le propriétaire ne va-t-il pas s’en réjouir en pensant au jour où il reprendra possession des lieux ? Fasinpat a un statut incertain rattaché, plus ou moins, au statut des coopératives. Pour le moment, la production avoisine mensuellement quatre cent mille mètres carrés de céramiques.

Il est évident que le gouverneur n’aime pas du tout le genre de publicité que ces acharnés de l’autogestion font à sa ville et sa région. De films en documentaires, les visiteurs n’arrêtent pas d’alimenter un tourisme peu orthodoxe. A propos de film, ce soir un festival de cinéma israélien va nous régaler de quelques beautés. Mais tout d’abord, Diego veut soigner sa deuxième frustration en goûtant enfin la cuisine de Patagonie. C’est sûr, il n’aurait pas dû demander une bonne adresse de restaurant à Alberto Esparza car aussitôt, en guise de réponse, celui-ci l’invita chez lui pour saisir la dimension populaire authentique de la cuisine locale. Après avoir confronté les impératifs de leurs emplois du temps, rendez-vous fut fixé au lendemain dimanche, vers treize heures, chez lui. D’ici là, Diego va se contenter de quelques empanadas et pommes, même si ce n’est pas tout à fait la bonne saison pour ce fruit (les plus belles pommes du pays sont produites ici). En cet automne austral, aux froides nuits, il faut attendre encore un mois.

Pour occuper une journée largement entamée, Diego acheta la presse locale, Pagina 12, comme journal national et Río Negro comme journal local. Avec Página 12 il pensait éclaircir le mystère Osvaldo Bayer car depuis son premier voyage il a découvert (en particulier au Festival latino de Toulouse) que le modeste chauffeur est en réalité un des intellectuels les plus surprenants du pays. Historien et cinéaste, journaliste et pamphlétaire, son nom sonne allemand au milieu de noms italiens. Comme il participe très souvent, le samedi, à la rubrique contratapa de Página 12 Diego espérait, en ce 21 avril, le retrouver mais à la place il a lu Sandra Russo analysant l’évolution médiatique du pays. Cette carte postale étant déjà très longue, je laisse les considérations sur la télévision argentine pour vous offrir la conclusion : « Il y a peu de temps, ils tuèrent un instituteur. Un homme bon. Un homme qui aimait son travail parce qu’il croyait que l’éducation rend aux gens, leur identité. Telle est l’éducation dans un pays civilisé : elle est une consistance, une cause. Sans doute la plus sensée de toutes celles qui peuvent exister.»

 

Diego ne va pas davantage vous raconter le film israélien de Avi Sesher présenté par le Cercle Hébraïque de la ville : Sof Haolam Smola qu’ils traduisirent en espagnol : Fin del mundo a la izquiera. Peut-être un film adapté à la situation française telle qu’elle sera traduite par le vote aux présidentielles ! L’action se passe en 1969 et permet une confrontation heureuse entre Juifs venant d’Inde et Palestiniens. En ce dimanche il aurait eu envie de s’installer dans le musée des beaux-arts de la ville après le repas populaire chez Alberto (vous saurez plus tard la recette d’une soupe et d’une entrée : el caldillo de Almejas et le panqueque de manzana). Mais Alberto lui avait préparé une visite originale de son univers aux rues extrêmement quadrillées. Il avait deviné que Diego était hanté par Osvaldo et il voulut lui montrer comment, à chaque coin de rue, la Patagonie rebelle, qu’il honora tant et plus, y était vivante, vivante, vivante. Oui, c’est un vieux de la vieille Osvaldo, un patriarche, un survivant, un clairvoyant aussi. Né en 1927, il fête en conséquence ses quatre-vingt ans cette année. D’après Alberto, intarissable sur le sujet, pour bien sourire sur les photos, il ne dit pas « whisky » mais une formule moins neutre : « salud y anarquía » (santé et anarchie mais en français ça ne donne pas le même mouvement des lèvres). Quant à la célèbre histoire de Severino di Giovanni, ce n’est pas une histoire inventée. Fusillé comme anarchiste, le premier février 1931, cet homme fut dispensé de participation aux merveilles des combats de 1936 (la même année, au Mexique, c’était la première nationalisation du pétrole, et Diego raconta à Alberto, le 36 de chez nous, en Europe) mais pas sa femme, dont la légende est plus considérable encore. Elle se prénommait América ! América, n’est-ce pas beau ? América Scarfo est décédée à 93 ans en 2006 et les poètes la chantèrent souvent. Son ultime rêve, son dernier vœu, Osvaldo eut le bonheur de l’aider à le réaliser. Du temps de la présidence de Carlos Menem, elle voulut enfin récupérer les lettres d’amour de Severino volées par la police en 1930. Bayer alla alors d’un bureau à un autre et jusqu’au Ministre de l’intérieur qui était le seul à pouvoir autoriser une telle aventure. Le ministre s’appelait Carlos W. Corach et à la surprise d’Osvaldo et d’América, il accepta de les recevoir et signa les documents donnant enfin accès aux lettres d’amour conservées plus soigneusement qu’un secret militaire. En sortant du bureau du ministre, celui-ci indiqua à Bayer : « N’oublie pas, Bayer, que je m’appelle Carlos W. Corach. Carlos comme Carlos Marx et W. pour Wladimiro Lenin ». Alors souriant, dans sa belle barbe blanche, Osvaldo lui répondit : « On dirait pas ! ».

L’ami José de 2003 (on l’appelait plutôt Pepe) aurait aimé cette anecdote, et si j’avais pu la lui raconter, il aurait même arrêté son voyage à Neuquén, il aurait recommencé à se soigner et serait sans nul doute encore vivant parmi nous.

 

Alberto laissa Diego à son hôtel avec dans la tête mille rêves de fêtes et un livre pour lui faciliter le retour. Patagonia rebelde occupera tout le temps du voyage en avion. Encore une fois cependant, Diego quitta trop vite le mate (boisson typique), San Martin, l’avenida de la República italiana mais au moins, il avait les réponses qu’il cherchait. Et surtout il savourait cette victoire assez rare, d’une belle grève. C’est Silvia Venero qui fut chargée d’annoncer la décision majoritaire de reprise du travail le lundi 30 avril suite à l’accord conclut avec le ministère qui fait passer le salaire de 600 à 1200 pesos (avec hausse proportionnelle pour les retraités) et permet l’embauche de 400 auxiliaires. Sans oublier le paiement d’une pension et d’une assurance vie à la veuve de Carlos Fuentealba. L’ami Diego me laissa dubitatif sur un seul point : le lieu de la négociation était un temple évangélique. Il me laissa dubitatif car au même moment les religieux du pays venaient d’appuyer fermement la décision d’une juge interdisant la pilule du lendemain pour les jeunes filles sous prétexte qu’il s’agissait d’une forme d’avortement. La décision venait d’être prise en Terre du Feu, à Ushuaia, et n’était rien d’autre que la traduction de discours de fanatiques religieux. La ministre tenta d’expliquer que la pilule, plutôt que de provoquer des avortements, en empêche plus d’un, mais à quoi bon expliquer à des fanatiques religieux … Nous aurons l’occasion de revenir sur le sujet.

 

J’ai admiré le compte-rendu que Diego me fit des manifs du 1er  mai et en particulier de la rencontre émouvante sur la nationale 22, à 35 kilomètres de Neuquén, là où il fut décidé de rendre hommage à Carlos le martyr de la lutte. Le policier qui décida de l’abattre passait le même jour devant les juges. Sera-t-il sérieusement condamné ? Jean-Paul Damaggio

 

 

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